dimanche 28 avril 2013

L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk

L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk (Broché, Editions Attila, 422 pages, 2013)

Ne perdez pas votre temps à lire cet article. Lisez ce livre. Il ne devrait pas vous laisser indifférent. Un livre qui élève l'âme. Et puis lire cet article peut en dévoiler quelques ressorts. Croyez moi : lisez le.

Note: je n'ai pas lu la postface, de Jean-Pierre Minaudier, le traducteur, avant ce billet. Je l'ai lue après et elle est édifiante.

Une belle édition papier, une couverture agréable au toucher avec une illustration magnifique qui couvre l'ensemble de celle-ci, un doux papier, une odeur agréable, que du bonheur. Le genre de livre qui, lu sur une liseuse, perd une partie de son charme et ce serait pour le coup dommage. Un grand merci à l'éditeur (dont la liste d'ouvrages à la fin m'intrigue et mérite une exploration plus poussée)


L'illustration (Denis Dubois) choisie avec soin, un aspect tribal voire primitif, avec son aspect fantastique et irréel, est en parfaite adéquation avec la poésie et la culture païenne qui se dégage de l'ouvrage.

Le titre est idéal : L'homme, au singulier, car il s'agit du dernier. Comme dans Je suis une légende de R.Matheson. Qui savait, le savoir, la culture, les mythes fondateurs, et son corollaire la bêtise humaine.La forme au passé est bien choisie. La langue, à la fois communication entre les peuples, avec la nature et dans le cas ici avec les serpents mais aussi la non communication, l'aveuglement. Enfin des serpents, symbole fort, très connoté religion, mais aussi qui suggère le changement, la mue. Et cela n'est pas anodin. Bon cela m'a aussi rappelé les Serpentards et le fait qu'Harry parle la langue des serpents ...comme quoi le serpent a une place particulière dans nos imaginaires.

Un livre d'une écriture fluide mais d'une profonde densité, un roman sur la compréhension du monde, sur la fin d'une époque. Comme le test de Rorschach, c'est le genre d'ouvrage où nous pouvons projeter nos visions, nos interprétations, nos idéologies et avec L'homme qui savait la langue des serpents elles sont multiples et variées.

A sa lecture cela m'a rappelé des foisons d'images et de livres lus. Pour n'en citer que quelques-uns, L'enchanteur de Barjavel pour le changement d'époque et la perte du lien avec la nature ou encore Collapse de Jared Diamond pour l'explication incroyable des fins brutales de certaines civilisations. C'est un peu le cas ici, accompagné d'un regard critique sur la modernisation et de la fin d'un monde. Également Pourquoi j'ai mangé mon père sans les anachronismes des idéologies politiques (qui en font toute sa saveur). Et enfin les ouvrages de Joseph Campbell sur les mythes archétypaux. Pour un film ce serait La forêt d’Émeraude de John Boorman.

Il y  plusieurs lectures possibles, je ne prétend pas avoir la bonne, mais c'est surtout pour souligner que ce livre est riche de réflexions à plus d'un titre et qu'il devrait susciter en vous une myriades de pensées et de sentiments.

En quoi se moderniser, s'asservir d'une certaine façon à la technique ou à la technologie nous libère vraiment ?

Ne pas croire que le monde de Leemet serait "mieux" que le monde du village, la rencontre avec les anthropopithèques dans une mise en abyme fort à propos, évite cette vision facile voire simpliste. Il serait possible d'y voir un auteur réactionnaire ou conservateur. Je ne le crois pas, je pense qu'il y a plus, beaucoup plus. Il est inutile de se battre contre le sens du vent, la pluie ou le soleil il est seulement possible de s'y adapter. Le changement de nos civilisations c'est aussi un peu ça. Et ce livre le démontre de façon lumineuse.

Qu’est-ce que nos croyances nous apportent ? dans quelles mesures sont-elles meilleures ? A partir de quel moment elles peuvent nuire et sombrer dans l’excès et l'intégrisme ?

La modernité nous apporte confort mais aussi asservissement. Dans quelle mesure cette modernité est une acculturation, une dégradation d'un savoir voire la disparition complète d'une civilisation ?

A un certain niveau la technologie est indiscernable de la magie. Cette dernière sert également à masquer notre incompréhension du monde mais tout aussi bien servir de ciment social.Cela n'est pas la moindre des ambivalences dans le livre.

C'est semble-t-il une parabole de l'histoire du peuple estonien mais il est possible d'y voir beaucoup d'autres choses y compris la désertification de nos campagnes et les technologies qui nous asservissent (ou dont nous sommes de plus en plus dépendants au point de ne même plus être capables (seuls) de les créer, les concevoir, de les réparer, de les comprendre.

C'est aussi une vue de la complexité croissante de nos civilisations et de la perte du lien avec la nature dont le réchauffement climatique n'est qu'un des derniers avatars.

La magie fait partie du récit et il est nécessaire de noter qu'à un certain niveau, la technologie ne peut se différencier de la magie, même s'il nous parait naturel de téléphoner avec un cellulaire la plupart d'entre nous ne savent pas comment cela fonctionne et encore moins en fabriquer un. Pour quelqu'un dont ce n'est pas la culture ce serait de la pure magie.

Ce livre sous l'apparence du conte, de la fable, de situations loufoques (les plantigrades et leur charme fou) ou d'idées incongrues (le pou géant) fait œuvre de spiritualité (énormément de réflexions sur les croyances), de psychologie sociale (manipulation, relations interpersonnelles, phénomènes de groupe, conformisme), de philosophie de la vie (la nature, la ville, l'éducation, tolérance, humanisme) entre autre.Certains passages ont évoqué en moi  le mythe de Sisyphe ou la fable de La Fontaine Le chien et le loup.

Des symboles forts parsème cette histoire. B. Bettelheim aurait pu l'inclure dans son livre Psychanalyse des contes de fées tant il y en aurait à dire.

Genre roman total où j'ai eu l'impression de tout apprendre (l'essentiel) de la vie et des grandes questions. Rien que pour cela ce livre est fascinant et je lui prédis un succès fou (Genre prix Goncourt des Lycéens).

Difficile d'en faire l'éloge en dehors d'un résumé tant il y a de choses à en dire. Et pourtant cela semble écrit avec une étonnante facilité.

Extraits :

"Il y a tant de choses que nul ne saura jamais plus".
"../.. mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."

"C'est une vieille coutume de guerre : ça ne se fait pas de laisser trainer les crânes ennemis, on les sculpte élégamment pour en faire de la vaisselle. Question de politesse. Si tu as le temps de tuer quelqu'un, tu as aussi celui de travailler son crâne."

Une révélation. Un livre impertinent, drôle, féroce, violent, triste et intelligent à ne pas rater. Si je ne présente qu'un livre à la prochaine réunion du Club de Lecture c'est clairement celui là sans aucune hésitation.

Note : 10/10

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