lundi 27 mai 2013

Petite poucette de Michel Serres

Petite poucette de Michel Serres (Manifestes Le Pommier, 82 pages, 2012)

Ce livre essai d'anticiper la nouvelle génération et ce qu'elle fera des technologies omniprésentes (internet ambiant, accès au réseau constant au travers d'un GSM etc) et le changement profond de l'éducation, de l'accès au savoir et à la connaissance. C'est vu au travers de Petite poucette, une fille qui tape rapidement avec ses pouces sur son téléphone.

Pour un livre qui se veut anticipant le futur, ne pas être disponible en numérique est assez amusant. Mais il y a mieux.

Ce livre m'a surpris et assez agacé. Et c'est peu de le dire.

Des chiffres étonnants :
  • Page 7 : "Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs". Prédécesseurs immédiats c'est pas loin, non ? Plus de la moitié, dois-je comprendre plus de 50% ? Sur le site de l'INSEE http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/agrifra07c.pdf il est possible de lire "La population active agricole, familiale et salariée, atteignait 6,2 millions de personnes en1955, soit 31 % de l'emploi total en France." Nous sommes loin des 50%.
  • Page 61 : "../.. une femme mourant chaque jour des sévices du mari ou de l'amant". Là c'est très variable, Michel Serres ne précise pas s'il s'agit de la France, de l'Europe, du Monde. Voir http://www.sosfemmes.com/violences/violences_chiffres.htm Je m'en voudrais de chipoter sur un sujet aussi triste mais le chiffre est discutable.
  • Page 16 : "../..  le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde." Ce site http://www.alexitauzin.com/2013/04/combien-dutilisateurs-de-facebook.html indique 1,11 milliards (source Facebook, et encore il n'y a que 600 millions de comptes actifs sans parler des fakes) ce qui est loin de la population mondiale (presque 7 milliards)  et donne une nouvelle définition de quasi. Les smicards gagnent ainsi quasi 9800 euros (j'ai gardé quasi le même rapport 1 à 7). Dommage d'utiliser un vocable mathématique, équipotent, pour être aussi approximatif.
Et après Michel Serres regrette qu'il lui soit reproché de ne pas mettre de notes en bas de page (il le dit dans ce livre mais je n'ai pas noté où), bref de sourcer ses informations, je comprends maintenant pourquoi.

Petite poucette a tout le savoir en main, inutile d'apprendre (Dit plusieurs fois, "Fin du savoir" page 36). Je me demande si M. Serres ne confond pas connaissances et savoir. Bref le savoir : terminé. Inutile de s'encombrer de savoir, il suffit de se rappeler où chercher. Pour illustrer, pas la peine d'apprendre à conduire, vous avez juste besoin de savoir où est rangé le guide de conduite, le code de la route, le guide de la voiture. Bien sûr en cas d'urgence, votre mère malade, il faut l'emmener à l'hôpital, la réalité va reprendre ses droits. L'accès en un clic va-t-il, suspense, résoudre votre souci ? Oui, apprendre est un processus lent,qui nécessite un échange (avec, soyons fou, un enseignant) et savoir où trouver l'information n'est pas savoir. Ça c'est de la bonne blague. Et je ne parle même pas de savoir où chercher, comment trier, comment sélectionner, comment hiérarchiser, comment évaluer, comment classer ... Michel Serres non plus d'ailleurs. Petite poucette est déjà intelligente, a déjà un esprit critique, sait déjà où chercher, sais distinguer entre deux sites celui qui est le mieux, est multilingue (traduction automatique), si cela se trouve a un QI de 200.

Le nom de Petite poucette vient de la jeune fille qui tape avec ses pouces parce que Michel Serres s’ébahit de sa vitesse de frappe sur un GSM !!. Il est bien le seul. Vitesse de frappe est quantitatif et n'induit en rien le qualitatif. Un SMS "ouk té donk ?" tapé à une vitesse impressionnante ne m’impressionne pas du tout. Rouler à 200 km/h sur les routes ne vous rend pas obligatoirement bon en géographie d'autant que cette dernière ne se réduit pas à cela.

Un campus universitaire pour Michel Serres c'est un camp romain (?!) ou une grande surface (!!), cette dernière propice à la sérendipité selon lui. J'avais une autre vision de la sérendipité qui a permis de grandes découvertes. Mais de là à croire que c'est le processus d'apprentissage il y a un pas que Michel Serres n'a su démontrer mais qu'il franchit allègrement. Bon je vais étudier Kant, ohhh super une page actualité sur la nouvelle console de jeux, wouah tiens un lien sur la culture de riz au Groland ha ha ils sont si drôles. Heu je cherchais quoi déjà ? Si c'est cela les nouvelles formes d'apprentissage autonome je crains le pire.

C'est bien de critiquer la structure de la classe, trouver normal le lénifiant brouhaha ambiant acceptable mais de propositions constructives point. A part peut être décloisonner les disciplines mais Michel Serres ne va guère plus loin. Ses étudiants à Stanford ne sont certainement pas du même comportement qu'une école élémentaire, un collège, un lycée

Il y a un changement (qui en douterait) mais des propositions ? Aucune. Mais il faut y aller !!!

Page 58 : "Pour la première fois de l'histoire on peut entendre la voix de tous". Certes. Est-ce intéressant pour autant ? Est-ce seulement possible lorsqu'à chaque minute il est chargé sur youtube l’équivalent de 100 heures de visionnage (http://www.clubic.com/television-tv/video-streaming/youtube/actualite-559904-youtube-anniversaire-huit-ans-100-heure-video.html) ?

Maintenant nous en sommes plutôt à séparer le signal sur le bruit (livre de Nate Silver sur la recherche d'information dans les masses de données) mais pas de problème Petite poucette avec son smartphone est ... statisticienne !

L'esprit critique ? les fondamentaux ? Lire ? Ecrire ? Inutile (synthèse vocale, reconnaissance vocale, écriture assistée, etc.) Orthographe ? on s'en fout (correcteur).

Page 20 : "vient encore de muter". Oui mais en quoi ? Toujours page 20 : "changement", oui mais changement en quoi ?

Page 28 : l'ordinateur c'est la mémoire (hum ... mémoire et stockage sont deux choses bien différentes), la raison (??????) là nous sommes dans le n'importe quoi, et l'imagination (ben voyons).

Encore une ?

Page 65 "../.. tout le monde, aujourd'hui, devient épistémologue".  Bon sang, mais c'est bien sûr ! Qu'un médecin ait pu apprendre sur les réseaux, forums etc. j'en conviens (exemple cité par Michel Serres). Mais il est médecin. Il a au moins fait les études pour. Croire benoîtement qu'un smartphone se suffit pour être médecin, relève du doux rêveur. J'ai un smartphone, je suis épistémologue, cardiologue, proctologue, conducteur de fusée, pianiste, peintre, écrivain, photographe, etc. c'est formidable !

Pour l'anticipation dont Michel Serres se targue, les sms datent de 2001. Là aujourd'hui ce serait plutôt la réalité augmentée (même sur la nintendo 3DS) ou la reconnaissance vocale (xbox) pour ne prendre que ces  exemples grand public. Ce n'est pas un wagon de retard, M. Serres, c'est une rame complète. Les GSM sont morts ! c'est la fin des smartphones (moi aussi je peux dire des phrases qui claquent). Les Google glass sont un nouveau paradigme (pour parler comme Michel Serres) : oui car vos mains sont libérées !! Et cela n'est même pas de l'anticipation les Google glass c'est en cours !

Les livres Daemon et Freedom de Suarez sont de la meilleure anticipation, Fab Lab, imprimante 3D, wearable computers, lunette avec réalité augmentée, intégration de la 3ème révolution industrielle de Jeremy Rifkin. Beaucoup plus intéressant et pourtant "ce n'est qu'un thriller".

Alvin Toffler et sa troisième vague décoiffait plus à l'époque.

Michel Serres a en tout cas bien intégré les plans de communication (bien que critiquant la publicité dans son opuscule) car mêmes discours chez François Busnel (Le Grand Entretien sur France Inter, La grande librairie/TV et quelques sites) où il est possible de retrouver les mêmes phrases à la virgule près.

Confusion entre transmission (d'un signal) et transmission (du savoir), la tête de Petite poucette c'est devenu le réseau, pourquoi pas, l'ordinateur est une extension, ok,  mais la tête de Petite poucette il y a quoi dedans ? (au delà du bien fait plutôt que du bien rempli) ? Honnêtement je ne vois pas trop. Et Michel Serres sur ce point est bien évasif.

Un livre particulièrement agaçant par sa vision béate, naïve, rempli de raccourcis simplistes, de visions erronées, de comparaisons abusives, de propos à l'emporte-pièce, pas étayés, condensé de réflexions sans références parachutées d'on ne sais où.

Que l'internet partage de la connaissance, bien sûr. Qu'il permette de faire des choses formidables, je suis le premier convaincu. Qu'il me permette d'étayer mes arguments dans cet article personnel, tout à fait. Mais le discours dans ce (très) petit livre me parait être du vent.

L'école traditionnelle est un pilier. Michel Serres le détruit et dit : allez y reconstruisez !  Comment ? Mystère. Fruit de cette école c'est un peu jeter le bébé avec l'eau du bain


Un livre certainement sincère et honnête mais personnellement je n'y ai pas trouvé mon compte.Et j'en suis le premier navré. D'autres que moi sauront peut être y découvrir quelque chose.

Très belle couverture au demeurant, clin d’œil, semble-t-il à Michel-Ange (Chapelle Sixtine).

Michel Serres est professeur à Stanford de littérature française (https://www.stanford.edu/dept/DLCL/cgi-bin/web/people/michel-serres) mais ce n'est pas dit par François Busnel (si je me rappelle bien) ni indiqué sur le 4è de couverture du livre. Mais bien indiqué Professeur à Stanford ... Pourquoi ne pas préciser quel genre de professeur ?

Dans l'émission "Jusqu'à la lune et retour" (France Culture, 28 mai) les femmes étant moins bien payées, il compare la France aux Talibans (vers 8' du podcast). Tout en finesse pour un philosophe. Dans la revue Photo d'Avril 2013 nous pouvons voir des femmes iraniennes défigurées à l'acide, comme le font les Talibans. Autant dire que cette remarque de M. Serres, non relevée par son interlocutrice est plus que déplaisante voire intolérable.

Dans la même émission, cette fois les paysans ce n'est plus 50% mais 80/20 (loi de Pareto, joli mais ce serait bien d'être constant dans ses propos). Bref. No comment. Le règne de la non pensée où sont balancées des informations piochées un peu partout hors de leur contexte et le sens, s'il existe, se fait par un effet barnum utilisée par les diseuses de bonne aventure.


Mais Michel Serres a parfois raison. Sur la notation, qu'il aborde, je ne suis pas d'accord sur tout, loin de là (noter les profs a des conséquences qui dépassent la simple note d'un enseignant, conséquences non abordées par M. Serres) mais au moins sur un point , effectivement j'ai noté son livre.

Note : 1/10


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire