dimanche 23 juin 2013

Le jeu des perles de verre d'Hermann Hesse

Le jeu des perles de verre d'Hermann Hesse (Poche, 700 pages, 1942)

Remarque : il est indiqué texte intégral sur la quatrième de couverture mais cela est contredit par une note du traducteur indiquant que trois seulement des treize poèmes ont pu figurer dans cette présente édition (Note de bas de page, p.555)

Incipit :

Le propos de cet ouvrage est de fixer le peu d'éléments biographiques que nous avons réussi à découvrir sur Joseph Valet, Ludi Magister Josephus troisième du nom, comme le nomment les archives du Jeu des Perles de Verre. Il ne nous échappe pas que cet essai va, ou du moins semble aller, dans un certain sens à l'encontre des lois et des usages qui régissent notre vie spirituelle.
Hermann Hesse raconte l'histoire singulière et d'exception de Joseph Valet, qui va accéder à une communauté du savoir, en Castalie, un ordre presque religieux mais dont le dieu serait l'esprit, la culture, l'intelligence portée à son plus haut degré. Le jeu des perles de verre en est le joyau, la démonstration la plus aboutie qu'il est possible d'atteindre dans les hautes sphères de la pensée.

Un ouvrage atypique, un roman qui expose une vision qu'il est possible de trouver décrite dans le livre lui-même :

../.. La manière qu'a ce Friedrich Rückert de mêler dans ses vers l'enseignement et la pensée, l'information et le bavardage ../..

Car dans ce livre il y a une biographie, des poèmes, une vision de l'enseignement, de la culture, de la tradition, de l'élite sans que cette dernière ne s'oppose à la plèbe, à l'instar du Yin et le Yang qui s'interpénètrent et n'existeraient pas l'un sans l'autre. Des références explicites au Tao, à des traditions orientales comme le Yi-King et une vision humaniste, peut-être affaiblie par une vision patriarcale (sans aller jusqu'à phallocratique, les femmes étant étonnamment quasi absentes de tout enjeu), de l'ensemble vient parfaire cet édifice.

C'est aussi un exposé sur l'enseignement et la noblesse de transmettre le savoir, la pureté des intentions, l'élévation de l'âme,  l'amour du beau, du bien, l'amitié, la compréhension, la recherche constante du mieux, l'esprit d'ouverture et de respect porté à son plus haut point même si dans une dialectique opportune cette vision des choses est confrontée à la vie du siècle (celle hors de ce cercle protégé de Castalie). On peut y trouver également une critique de la médiocrité, de la décadence, de la perte de valeurs, le tout formant un message sincère, avec une prise de distance étonnante, analytique.

Le chapitre Conversation est un échange, une joute verbale, de haute tenue excellemment bien écrite, des phrases bien formulées, un régal pour l'esprit où plusieurs fois je fus incité à me poser,  à réfléchir. Ce livre ne se lit pas comme un roman dans le sens où plusieurs fois cela m'a poussé à des réflexions diverses, à rêvasser sur les conséquences de telle ou telle réflexion.

Comme dans un livre spirituel l'objectif est la sagesse, une forme de perfection, le jeu des perles de verre en étant l'expression ludique et raffinée. Où il faut se transcender, sans arrière pensée autre que pour le bien supérieur et atteindre l'illumination.

Les trois biographies de Joseph Valet (textes à la fin de l'ouvrage après les poèmes et le texte 'principal') me font beaucoup penser à la Trilogie New-Yorkaise de P. Auster dans sa forme (comme en écho de la trame principale) et ce tour de force clôt un livre limpide, dense, doté d'une vision forte, de phrases remarquables, d'une pensée séduisante qui m'incitent à lire d'autres ouvrages de l'auteur. La deuxième biographie traitant plus spécifiquement de la religion expose une tolérance et une compréhension apaisante.

Pour ne citer qu'un exemple parmi la vingtaine que j'avais noté pour cet article, en voilà un qui m'a rappelé entre autre un scientifique idéologiquement opposé à la thèse du réchauffement climatique et dont la rigueur n'est pas la qualité première :

L'homme de science qui, dans son rôle d'orateur, d'auteur, de professeur, dit sciemment des choses fausses, qui accorde sciemment son appui à des mensonges et à des falsifications, non seulement agit contre des lois organiques fondamentales, mais, quoi qu'il semble sur le moment, il ne sert par ailleurs nullement son peuple, il lui cause au contraire un dommage grave, il corrompt l'air et la terre, le manger et le boire, il empoisonne sa pensée et sa justice et il vient en aide à toutes les puissances malignes et hostiles qui menacent de le détruire.

Voilà ce qu'il manque à certains intellectuels qui sombrent dans l'idéologie, l'intégrité, et ce livre est un message fort sur de nombreux points et cela a été un ravissement pour moi que de le lire. Et ce n'est qu'une des pensées qui m'a traversé lors de la lecture mais ce livre en suscite bien d'autres. Ce livre est d'une grande richesse de sujets.

En contrepoint j'imagine la difficulté d'atteindre un tel niveau en dehors d'une caste (je me demande si en Allemand c'est aussi Castalie, qui rappelle 'caste') et ainsi de l'influence limitée qu'elle peut avoir sur le réel et l'Histoire. Ce que le livre n'évite pas de décrire, au contraire même, et ce qui en fait un ouvrage profond, utile, qui n'a rien perdu de sa substance à notre époque, au contraire dirais-je même.

Le faiseur de pluie m'a rappelé le film "Printemps, été, automne, hiver et printemps", l'éternel recommencement du cycle élève-maître où nous sommes un maillon à la fois indifférencié et indispensable.

Un livre édifiant. Bon maintenant je vais pouvoir lire la préface de ce roman philosophique.

Note : 10/10


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