vendredi 14 juin 2013

LIMBO de Bernard Wolfe

Limbo de Bernard Wolfe (Livre de poche, 438 pages, 1954)

Incipit :

Le vieillard haletait.
-- Beaucoup de prognose, aujourd'hui, dit-il
Un livre qui ne dénoterait pas sur l'étagère en compagnie de 1984 d'Orwell ou Du meilleur des mondes d'Huxley. Il raconte l'histoire d'un scientifique, Martine, qui procède à des lobotomies dans une île orientale afin de maîtriser la violence d'une tribu locale. Suite à des événements il va retourner aux États-Unis, ou ce qu'il en reste, puisqu'une guerre mondiale a eu lieu et que deux entités politiques nouvelles se font face.

Un livre sur la violence, celle de l'état, la dictature, l'impérialisme voire le totalitarisme, avec sa novlangue (qui n'est pas sans rappeler la lingua tertii imperii de Kemperer), ses slogans, sa hiérarchie, ses codes, et toute la realpolitik qui va avec.

Mais aussi l'agressivité, la violence intrinsèque, ontologique, de l'être humain et les diverses manières de la contrôler, que ce soit au travers de la lobotomie ou de l'idéologie absurde consistant à s'auto-mutiler, cette dernière utilisée par les deux super puissances du livre et que Bernard Wolfe, dans un humour particulièrement noir, raconte avec brio.

Un extrait de cet humour noir :
 En un sens la guerre est une institution qui permet aux hommes retournés à l'état d'enfance de tuer leurs nounous, travail qu'ils n'avaient pu mener à bien à l'époque du jardin d'enfants ou de la nursery.


Une uchronie sombre, désespérée, rappelant par certains aspects les films de Stanley Kubrick, Docteur Folamour et Orange Mécanique, les expériences de soumission à l'autorité (Milgram) ou La Vague dans ses expressions les plus fascisantes.

Manipulation du langage, idéologie aliénante, endoctrinement, résistance à l'oppression, révisionnisme, exaltation des foules, manipulation de masse, storytelling, ce livre est tout cela à la fois, dans une parabole hallucinée de la guerre froide où deux puissances impérialistes luttaient entre elle soumises à la paranoïa, la course aux armements, et où seul M.A.D. (Mutual Assured Destruction) a pu, tout juste, nous sauver de la troisième guerre mondiale. Là, dans Limbo, celle-ci a eu lieu et, l'expérience ne profitant jamais, pousse jusqu'à l'absurde la volonté de puissance de l'humanité.

Un grand livre, parfois abstrus dans ses méandres philosophiques mais terriblement efficace. Un humour très noir qui fait mouche. Rappelle dans un autre registre les cultissimes V pour Vendetta ou Watchmen de Moore.

Attention au rouleau compresseur !!

Note : 9/10

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