vendredi 19 juillet 2013

L'élimination de Rithy Panh

L'élimination de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset, 334 pages, 2011)


Incipit :

Kaing Guek Eav, dit Duch, fut le responsable du centre de torture et d'exécution S21, dans Phnom Penh, de 1975 à 1979. Il explique avoir choisi ce nom de guérilla en souvenir d'un livre de son enfance, où le petit Duch était un enfant sage.

Il s'agit du récit d'un survivant du régime à caractère génocidaire des Khmers Rouges , Rithy Panh. Il raconte son passé entrelacé avec son travail de mémoire, en particulier ses interviewes avec Duch, responsable du camp d'extermination S21.

A te garder, on ne gagne rien. A t'éliminer, on ne perd rien.
Slogan Khmer

Ce livre est très important pour le travail accompli sur un moment extrêmement douloureux de l'histoire du Cambodge. Se satisfaire de mots comme totalitarisme, auto-génocide, massacre de masse, n'est pas suffisant. Et Rithy Panh explique très bien pourquoi. Se satisfaire de coupables, d'avoir trouvé des responsables n'est pas satisfaisant non plus.

Comment un tel massacre est-il possible ? Est-il rendu possible ? Il y a quelque chose qui dépasse l'entendement, la raison. Pléthore de sentiments indicibles devant la folie, l'idéologie aveugle (oxymore), les processus de déshumanisation, l'endoctrinement, les outils du totalitarisme : peur, manipulation du langage, invention d'une pureté de la race et donc de l'ennemi intérieur (intellectuels, médecins, instituteurs etc.).

Une logique, même dépourvue de la Raison, appliquée mécaniquement pour annihiler l'être, à la fois dans son corps et sa pensée.

Comment les intellectuels de l'époque, français notamment, ont pu se tromper et nous tromper. Comment des avocats par des effets théâtralisés rendent obscène la défense de criminels génocidaires, comment Noam Chomsky par aveuglement contre l'impérialisme américain a pu édulcorer les faits, comment un régime communiste a montré, un fois de plus, les conséquences de son idéologie, comment la révolution, concrètement, se résume à tuer de façon inique des vies, des familles ... Comment des individus peuvent parler de "détails" au regard de tels massacres industrialisés ?

Les sectes procèdent de la même manière : travail répétitif et abrutissant, brainwashing, sous-alimentation, redéfinition du langage, séparation de ses attaches (amis, famille), dépouillement des objets personnels, slogans, robotisation de l'esprit, évacuation de toute pensée, apprentissage de textes ad nauseam, système punitif, encadrement, rééducation ... A ce niveau c'est un peuple, un peuple ... effacé.

Rithy Panh, à l'instar d'Hannah Arendt essaye de comprendre, de penser l'impensable. Il s'oppose parfois sur d'autres démarches, n'étant pas d'accord sur la banalité du mal, sur le bureaucrate tueur, mais plus sur la spécificité d'un être humain. Être humain qui, dans sa logique, dans son idéologie, dans son monde, dans sa culture, a commis les pires atrocités, a pu les intellectualiser au point d'en faire un manuel. Et l'auteur montre les stratégies de survie mentale d'un criminel de masse.

Il faut lire un tel livre, s'intéresser à ces événements,  même si l'incompréhension d'un tel nihilisme sous couvert d'idées a priori cohérentes étouffe la réflexion. Mais l'auteur nous aide à y voir plus clair par un travail remarquable.

Les Khmers ont créé leur race pure, d'origine contrôlée. Le critère est le statut social. Vous êtes médecin ? Race impure, pas du nouveau peuple. A éliminer. Effrayant dans sa logique. Insoutenable dans sa pratique, comme de vider de son sang ses victimes.

Extrait :
 
Mais tout le monde voit : oui, le grand avocat fait son spectacle. Moqueries. Images de télévision. Provocation. Rupture. Que l'humiliation ne cesse jamais. Que la mort puis son effacement soient eux aussi un jeu.
L'ironie est évidente car un avocat fait partie de l'ancien peuple et aurait été exterminé, purement et simplement.

Je sais que l'auteur est également cinéaste, que plusieurs films ont été tournés, que j'avais un jour eu le souhait de regarder S21 la machine de mort Khmère rouge. Un mélange de tristesse immense et de dégoût concernant d'autres événements historiques m'ont fait hésiter. Des films comme Shoah de Claude Lanzman, les documentaires sur les camps de concentration et d'extermination , le documentaire sur le  procès d'Eichmann,  des livres de rescapés, comment peut-on en arriver là ? Un livre qui fait réfléchir sur les idées simplistes, les slogans, les extrémismes, les idées révolutionnaires. Le prix à payer d'idées révolutionnaires est tout simplement ahurissant. Même après 1,7 millions de morts, Duch ne remet pas en cause, fondamentalement, la révolution.

Alors comprendre, déconstruire, devient vital, indispensable même si l’événement est sidérant. Ce livre, ce récit, ce document, cette quête de la vérité est poignante, dérangeante mais édifiante. Merci M. Rithy de faire ce travail.

L'humanité n'a jamais dépassé l'étape de la chenille, elle pourrit à l'état de chrysalide et n'aura jamais d'ailes.
David Herbert Lawrence

KAMTECH

Note : 10/10


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