samedi 28 septembre 2013

Le quatrième mur de Sorj Chalandon

Le quatrième mur de Sorj Chalandon (Grasset, 327 pages, 2013)

Incipit :

Je suis tombé. Je me suis relevé. Je suis entré dans le garage, titubant entre les gravats. Les flammes, la fumée, la poussière, je recrachais le plâtre qui me brûlait la gorge.
Un projet un peu fou, monter la pièce de théâtre Antigone pendant le conflit du Liban dans les années 1980, avec des acteurs représentant les différentes factions en présence. 

L'auteur revisite Antigone (que j'ai relu pour l'occasion) avec maestria, renvoyant dos à dos croyances, points de vue dans ce qui ressemble à une exégèse romancée de l'Antigone d'Anouilh, d'une humanité dense avec toutes ses contradictions, sa complexité indicible, sa richesse multiple qui rend si tragiques ses conflits, ses guerres et ses massacres.

Mais c'est bien plus que cela, bien plus puissant et profond. Une mise en perspective du militantisme bien loin d'un conflit armé véritable. La guerre sans ses oripeaux et accessoires marketing (dommages collatéraux, frappe chirurgicale ou autre). Un livre lumineux d'enseignement, d'un charge émotionnelle rare, qui m'a ému aux larmes, la gorge souvent serrée d'un trop plein de sensations.

Une construction brillante d'un mythe tellement puissant qu'il en est intemporel et universel. Chacun y projetant comme un test de Rorschach sa vérité, ses convictions, ses dogmes, finalement engloutis par la folie.Ce n'est pas un hasard si Antigone a été réécrit par d'autres auteurs (Sophocle, Brecht, Cocteau, Anouilh) et se résume par cette phrase édifiante : Antigone doit être joué au présent. Les mythes grecs n'ont pas fini d'insuffler leur sagesse, de nourrir notre imaginaire, de s’immiscer jusqu'aux séries télés américaines, de Joseph Campbell (The hero with a thousand faces) à Mythologies de Barthes (avec un parallèle étonnant entre le catch et la tragédie grecque).

Il y a un parallèle entre l'évolution du personnage principal et Antigone mais ne pouvant dévoiler la fin, je n'en dirai pas plus. Le quatrième mur, un titre au symbolisme fort, renvoyant explicitement au théâtre dans l'ouvrage, où nous, occidentaux en paix sommes spectateurs impuissants, mais également au mur lui même, qui sépare, qui détruit, qui tue. Un titre parfait qui couronne la totale maîtrise de cette histoire qui entre en résonance avec d'autres conflits plus récents.

Un livre fort, puissant, sans concession, intéressant, pertinent, enrichissant, à lire absolument. Je ne serais pas surpris qu'il soit dans la liste des finalistes du Goncourt voire qu'il l'obtienne. Ce serait amplement mérité.

Merci M. Chalandon pour ce livre.

Note : 11/10

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