vendredi 13 septembre 2013

L'invention de nos vies de Karine Tuil

L'invention de nos vies de Karine Tuil (Grasset, 504 pages , 2013)

Incipit :

Commencer par sa blessure, commencer par ça - dernier stigmate d'un caporalisme auquel Samir Tahar avait passé sa vie à se soustraire -, une entaille de trois centimètres au niveau du cou dont il avait tenté sans succès de faire décaper la surface à la meule abrasive chez un chirurgien esthétique de Times Square, trop tard, il la garderait en souvenir, la regarderait chaque matin pour se rappeler d'où il vient, de quelle zone / de quelle violence. Regarde ! Touche !


Lors de ma lecture j'ai eu quelques réminiscences du livre précédent (Faber), car il y a une fille et deux garçons. Un des garçons tente d'écrire, l'autre a un ascendant particulier sur les deux autres, et dans les deux ouvrages il est d'origine étrangère. Plusieurs éléments m'ont un peu gêné au début car l'histoire précédente s’immisçait  dans ma lecture en cours mais le style et le fond de l'histoire divergeant assez rapidement, cela a passé.

La trame principale s'attache à suivre Samir Tahar, qui par le passé a été amoureux comme Samuel de Nina. Cette dernière a préféré Samuel (vous saurez pourquoi rapidement). Samir a alors disparu de leur vue. Vingt ans plus tard, Nina et Samuel voient Samir à la télévision, il est devenu un avocat réputé et il est le gendre de M. Berg un puissant entrepreneur juif. Mais voilà, ce que Nina et Samuel apprennent n'est pas conforme au passé de Samir.

Un style qui ne vous lâche pas, un flux constant, qui vous emporte, percutant, qui ne vous laisse quasiment aucun répit, qui vous entraîne sans espoir de retour. J'ai ressenti la vive énergie sous-jacente de l'auteur par l'usage notamment de longs paragraphes très dynamiques, de juxtaposition de mots séparés par des '/' (et là, pas de mention inutile à rayer), de notes de bas de page de vies inachevées, de ruptures de rythme brèves (pour mettre en valeur un mot, une situation) laissant échapper un léger souffle (temporaire) dans ce maelström d'illusions sur nos vies, nos espoirs et nos attentes.

J'ai l'impression que l'auteur règle des comptes sur l'intégrisme, l'intolérance, les clichés, nos barrières mentales, la xénophobie. Qu'elle déconstruit les apparences (trompeuses), expose sans fard l'hypocrisie de classe, de statut, le machisme, les conventions sociales et j'en passe.

Ce n'est qu'après l'avoir fini que j'ai enfin pu me poser, que j'ai enfin pu prendre un peu de distance et me rendre compte de la noirceur de cette histoire, du puits sans fond dans lequel j'étais tombé, happé et dont par miracle j'étais ressorti.

JF Paga (c) avec l'accord de Grasset
Pas de salut dans ces destinées, les personnages sont soumis/esclaves/prisonniers des contingences de la vie, de leurs identités, de leur passé, de leur histoire, éternels insatisfaits, éternels enfants qui ne grandiront jamais, broyés, laminés par la frustration, le racisme, l'instinct grégaire ou, pire, par l'aveuglement inique des lois d'exceptions. Même l'écrivain n'est pas épargné et ce livre vous laissera exsangue ou à tout le moins empli d'amertume.

Un langage soutenu avec une palanquée de très jolis mots (comme climatérique, coruscante, cacochymes, céruléen etc.) utilisés avec pertinence et à propos, ces quelques lanternes qui balisent une histoire sombre où peu d'espoir subsiste.

Nous sommes les acteurs involontaires d'une pièce tragique que nous n'avons pas choisie avec un metteur en scène fou pour une représentation éphémère sans spectateur.

Un livre qui pourrait se lire d'une traite, un style accrocheur et envoûtant qui vous secoue, des moments intenses. Un grand moment. Je me suis intéressé à cet auteur que je ne connaissais pas avant que Sandrine n'en parle au Club de Lecture de Beaugency et je suis même allé sur son site officiel, entre autre pour demander quelle photo je pourrais mettre légalement sur ce blog. Pas de réponse pour l'instant [1]. En tout cas un auteur à suivre. Je regrette de ne pas l'avoir connue avant la Forêt des Livres où elle était présente. Prix du roman Les Lauriers Verts de la Forêt des Livres.

10/10

[1] J'ai reçu l'accord de Grasset ce jour (24 septembre 2013) et j'ai rajouté la photo. Tous les droits de cette photo reviennent à JF Paga.

2 commentaires:

  1. je suis ravie que cette lecture t'aie plu hi hi hi je suis trop forte !!!! tu es plus rapide que moi pour écrire ton avis ;-)

    RépondreSupprimer
  2. ha ça vraiment je te remercie de me l'avoir fait découvrir. Bon après les autres livres souffrent ... Le cas Eduard Einstein m'a moyennement emballé ;-)

    RépondreSupprimer