mardi 3 septembre 2013

Utoya de Laurent Obertone

UTOYA Norvège, 22 juillet 2011, 77 morts de Laurent Obertone (Ring, 429 pages, 2013)

Incipit :

Quand je pose le pied sur le quai, l'île s'empare de moi.
Ciel sombre, air froid, terre humide. Entre le gris du ciel et de l'eau, une nappe de verdure au milieu du tableau. De l'herbe, quelques arbres. Le vent glacé qui balaie le fjord coupe l'air à l'horizontale, décharne la roche friable des rivages, se heurte aux piliers noirs de la forêt, des pins à l'écorce effritée, écorchés par le vent.

Anders Breivik. Un nom qui disparaîtra de l'esprit de l'immense majorité des gens comme celui de Ted Kaczynski (Unabomber) ou celui de Timothy McVeigh. Il y aura toujours des livres, des documents sur le net, mais ils n'auront pas la célébrité qu'ils recherchaient. Le pire scénario pour ce type d'individu. Et ce livre vous fera comprendre pourquoi.

Je n'avais pas regardé de trop près les événements à l'époque, l'emballement médiatique anesthésie toute pensée. Et la semaine dernière j'ai vu cette couverture en tête de gondole chez Leclerc. Je ne me rappelais pas que l'île s'appelait Utoya. Mais le sous-titre est sans ambiguïté sur les événements relatés.

Ce livre s'attache à présenter Breivik par ses actes terroristes, principalement par le massacre méthodique, déterminé, réfléchi, mécanique, sans empathie, de 69 innocents en une heure environ sur l'île d'Utoya. Difficile à imaginer. Difficile à accepter. Difficile à comprendre.

Ce récitr est très bien construit, un début qui vous met face au Mal de façon brutale et sans concession, alternant le périple du tueur et les rapports de médecin légiste (un résumé des blessures, amplement suffisant, dérangeant), et, peut-être, aider à comprendre la logique nihiliste destructrice de ce moment de chasse humaine.

Mélangeant avec efficacité l'idéologie de Breivik, sa psychologie mégalomaniaque, sa préparation très organisée, sa détermination, le récit de quelques victimes survivantes, d’extraits de rapport d'un psychiatre (pages 242, 250, 258, 262, 270, 274, 288) qui entrent en résonance parfaite avec la psyché de Breivik. S'y ajoutant les réflexions d'un policier, ce livre est une construction étonnamment puissante qui ne vous lâche plus, qui fait ressentir beaucoup d'émotions, d'autant plus prégnantes que je sais pertinemment que ce n'est pas un livre de fiction mais ce qui est le plus proche de ce qui s'est vraiment passé.

Je ne sais si cela m'aide à mieux comprendre ou mieux accepter. Aussi difficile que soit ce livre je pense, malheureusement, qu'il est encore en-deçà de la réalité, des moments atroces, indicibles, innommables vécus par tous ces jeunes sur l'île, des effets sur leur famille, de la souffrance ressentie chaque jour par les survivants terriblement mutilés ou traumatisés à vie. Absolument rien ne peut excuser un tel déchaînement de violence gratuite. L'être humain a, c'est désolant, la faculté de se construire ses propres raisonnements auto justificateurs pour tout et n'importe quoi, y compris de massacrer pour des raisons dites supérieures ou une idéologie. Peu importe que ces raisonnements soient le fruit d'un QI de 135 (Breivik) ou de l'idiot du village, l'intelligence rend plus dangereux l’individu pas son raisonnement plus juste. Chacun jugeant avec sa propre intelligence fait rarement le raisonnement de penser qu'une intelligence supérieure pourrait vous donner tort, ou simplement que la réalité dans toute sa complexité n'est de toute façon pas à la portée d'un individu, ou encore qu'en étudiant les courants de pensée contraires, l'Histoire (sur de longues durées), les avis des experts qui se sont plantés (la liste est trop longue), les mensonges (idéologues, polémistes, déclarations fausses à l'ONU etc.), rien n'est tangible ... bref comment y voir clair et être sûr ? Principe de logique : à partir du faux on déduit n'importe quoi. Alors tout est possible.

Le problème est quand une personne sûre de son idéologie en fait la démonstration par les armes. De la realpolitik au niveau de l'individu. Effrayant. Le seul point positif est le coût que cela nécessite de faire une telle entreprise : organisation, argent, essais, entraînement commando, achat d'armes, munitions, entraînement au tir, faux papiers, déguisement sans parler de volonté, d'hybris, de cynisme, de misogynie etc. Reste à espérer que, parmi les psychopathes, peu en soient capables. Breivik est le produit emblématique du XXème siècle : tueries de masse (nazime, stalinisme, bombe nucléaire, génocide Khmer, rwandais), technologies létales (fusil d'assaut haute performance, munitions spéciales) , communication de masse (media, internet), individualisme (égocentrisme, ethnocentrisme, xénophobie), compétition ultralibérale (écraser son voisin pour réussir), terrorisme.

Dommage qu'après tout ce travail il n'y ait pas les références des documents, supports, journaux, revues, vidéos, sites web etc. en fin d'ouvrage. Un peu surpris également par la préface de Stéphane Bourgoin qui indique page 13 que la non divulgation par les médias du nom et manifeste des tueurs de masse limiterait le phénomène. C'est plausible. Mais dire cela en préface d'un livre justement dédié à Breivik et à son idéologie me parait assez incohérent.

Paradoxalement le peu de témoignages (car peu de survivants) de victimes renforce d'autant et rend plus poignants leur témoignage et leur souffrance.

Un livre percutant, puissant, coup de poing, inquiétant, qui traite parfaitement du sujet.

Note : 10/10

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