dimanche 20 octobre 2013

Contre le colonialisme numérique de Roberto Casali

Contre le colonialisme numérique de Roberto Casali (Albin Michel, 180 pages, octobre 2013)



Dans une position nuancée, ni totalement contre le numérique (luddite) ni totalement pour (idéologie béate) l'auteur s'interroge sur le tout numérique sans aucun recul, sur les conséquences du numérique sur l'acte de lire ainsi que la diffusion sans contrôle, sans réflexion, sans étude, sans cadrage au sein de l'éducation de technologies omniscientes et qui prennent le pas sur l'attention ainsi que la lecture approfondie, fondations de toute réflexion, de tout travail et de tout étude sérieuse. La pédagogie, l'enseignement, le vote électronique, l'idéologie fallacieuse du multitasking, l'e-democracy, wikipédia. Des thèmes importants, questions pratiques, des réponses ou des pistes de réflexion enrichissantes.

Un livre qui interpelle, beaucoup plus riche et intéressant que l'optimisme béat et creux du livre Petite poucette.

Au début l'auteur tente de définir l'expérience de la lecture comparée à une liseuse ou une tablette. Sur ce point il y a quelques faiblesses d'argumentation qui ne remettent pas en cause le reste de l'essai et les questions légitimes et nécessaires au regard de la mutation numérique en cours. J'aurais souhaité plus de rigueur et plus de précision. J'ai une expérience personnelle de lecture sur tablette (TA), sur liseuse (LI : livre informatique) et bien sûr avec des livres (LP : livre papier). A ce titre ce livre pousse à se poser de bonnes questions.

Sur l'expérience de la lecture, l'acte en lui-même, c'est une rencontre avec un objet et une expérience sensorielle :
  • La vue : l'auteur parle de chalets remplis de livres, ses étagères. Il y a la couverture, la quatrième de couverture, la couleur ou pas, la reliure, les bibliothèques, les librairies. les piles de livres. Sur ce point le livre papier (LP) se dissocie beaucoup d'une tablette (TA), d'une liseuse (LI) ou d'un ordinateur (PC pour Personal Computer). L'apparence du texte (caractères, chapitrage, police de caractère ...) bien sûr (très bien rendu sur la liseuse Kindle). Le rétro-éclairage d'une tablette est pénible et fatigant à la longue.
  • Le toucher : granulé du papier, couverture cuir, rigide, souple. Sur ce point également le LP se distingue du TA/LI/PC. La liseuse au sens support physique est indifférenciée quel que soit le livre. Ce dernier offre une variété de supports physiques (contenant) : poche, broché, luxe (Pléiade). Marque-page en tissu, deux parfois (Pléiade), en métal, les marque-pages variés qu'il est possible de trouver en librairie. Sur ce point le livre (LP) se singularise de la liseuse, en dépit d'un marque page virtuel (au sens simulé par une marque). Le livre se plie, se corne également. A éviter avec une liseuse.
  • L’ouïe : le bruissement des pages qui tournent (et parfois génère un léger mouvement d'air perceptible),  le bruit lorsqu'on le jette sur une pile, lorsque ladite pile tombe. Rien de tel sur une liseuse en dehors d'un clic (bouton) ou rien (écran tactile).
  • L'odorat : le vieux cuir, les parfum des bibliothèques (ce qui tend à disparaître), le papier de certains livres. J'ai retrouvé avec un indicible plaisir l'odeur de certaines bibliothèques vertes de mon enfance. Ou l'odeur caractéristique de certains livres qui à l'instar de la madeleine de Proust éveille une quantité impressionnante de souvenirs enfouis. Cela est tout bonnement impossible avec un objet en plastique tel qu'une liseuse ou même l'aluminium anodisé d'une tablette ...
  • Sensation kinesthésique : le poids en particulier (il y a aussi le lieu, la saison etc.), un gros livre n'est pas toujours pratique. Les positions pour lire (couché, affalé, au lit, en faisant le poirier, débout, dans un bus ...). La liseuse (LI) sur ce point présente des avantages au regard des gros ouvrages qui au bout d'un moment donnent des douleurs gênantes. Sur ce point la tablette est aussi peu pratique pour une lecture de moyenne ou longue durée. Le poids élevé et la taille fait d'une tablette (TA) une gêne encore plus pénible qu'un gros livre broché. Je parle pour ceux qui lisent au lit et/ou dans différentes positions. Sur un bureau avec un repose tablette cela peut se faire. Ce n'est pas ma façon de lire c'est tout. L'acte de tourner une page fait partie de cet item. Il est vrai qu'avec une liseuse ... tous les livres ont le même poids. Cela me fait drôle de l'écrire. C'est absolument vrai mais cela ne m'a en rien enlevé le moindre plaisir à lire un livre vu que c'est seulement maintenant que je m'en rend compte.
  • L'achat : l'acte, aller en librairie, commander en ligne, etc. La différence notable est que pour une liseuse le livre acheté peut être lu quelques minutes après. Pas de déplacement (voiture, parking, bouchons), disponibilité (toujours en rayon), possibilité d'acheter un dimanche matin à 6h10 ... 
  • L'attitude : lire est un acte asocial (ce n'est pas de moi mais d'un intervenant sur une radio nationale) parce qu'on s'isole de son environnement. L'auteur sur ce point est inquiet qu'il ne soit plus possible de s'isoler ... justement, prenant à contre pied l'intervenant. Pourtant cette attitude soi-disant asociale est contredite par l'attitude éminemment sociale du lecteur (clubs de lecture, forums, blogs, avis sur les sites de vente, séminaires, fêtes du livres, salon, prix littéraire, rencontres avec les auteurs, prêt, don de livre,  etc.) je ne puis adhérer à cette attitude soi-disant asociale, s'isoler pour pratiquer une activité n'est pas asocial pour autant (je m'isole pour voter par exemple, j'en ai toute une liste ...). Sur ce point je ne vois pas trop de différence entre lire sur une liseuse ou lire un livre papier.
  • L'interaction avec le livre : l'auteur a du déchirer les pages restées solidaires sur un vieux livre mal massicoté. Il est possible d’annoter,  de faire dédicacer, d'offrir un livre (PA). Difficile de faire tout cela avec un livre numérique. Le marque page qui indique l'endroit où nous en sommes (automatique sur une liseuse). Sur la progression l'auteur estime que le livre est supérieur à la liseuse, on voit combien il reste de pages... Avoir un indicateur de progression pour l'avoir pratiqué longuement est d'expérience similaire,  n'en déplaise à l'animateur du Casque et l'Enclume pour qui dire qu'on est à 30% d'un livre est horrible ... Pourtant si je suis au tiers ou à la moitié d'un livre papier cela revient au même. Je me rappelle de cette polémique stérile à l'époque des montres à affichage digital. Dire 10h24 devenait ... horrible. Vrai cette précision factice n'apporte rien. Elle n'enlève rien non plus.
  • Le Suspension of Disbelief  : une fois dans le livre, pourvu qu'il me plaise, que ce soit sur liseuse ou un livre papier, je suis dans le livre, le reste a peu d'importance. Sur ce point et nonobstant les autres points évoqués la métaphore du livre est plutôt réussie. Mais parce que la liseuse que j'ai ne fait QUE cela (permettre de lire un livre). Sur une tablette je serais non seulement réservé mais en ce qui me concerne pas convaincu (poids, éclairage, taille, tentations vers d'autres usages,  etc.)
 Ce livre m'a amené à ces réflexions. Sur les avantages d'une liseuse, l'auteur a un avis un peu biaisé. Cela ne remet pas en cause sa démonstration car le vrai problème n'est pas la liseuse ... mais la tablette. Avec un parallèle avec la photographie, c'est le smartphone avec APN (appareil photo-numérique) intégré qui a engendré l'explosion de services comme Instagram. Pas la vente d'APN. De même la vente massive de tablettes va faire lire ... sur la tablette. Et non sur une liseuse (outil séparé comme un APN séparé du smartphone). Or la tablette est une ADM (Arme de Distraction Massive). Dans un monde où il est plus amusant de jouer, de regarder une série et (faire la liste des activités ...) il n'y a presque plus de temps sans distraction, interruption, tentation (et comme le disait Oscar Wilde, "Je résiste à tout sauf à la tentation").

Les avantages nets du livre numérique :
  • La disponibilité à toute heure. N'en déplaise à l'auteur, dans mon cas (je suis à la campagne) l'achat d'un livre nécessiterait 50 km aller et retour et du parking ...
  • Il est possible de grossir les caractères. Pour un mal voyant c'est très pratique. 
  • Dictionnaire intégré (même pour ma langue maternelle mais aussi pour l'anglais que je lis). Cela limite l'interruption de la lecture en cours, la casse du rythme.
  • La légèreté de la liseuse (surtout pour des livres de plus de 300 pages) : je lis au lit entre autre. Et sur le kindle je peux tourner les pages de la main gauche ou droite.
  • En dépit de la moquerie un peu de mauvaise foi du livre sur une publicité vantant la liseuse : vous pouvez emporter 1000 livres. Et l'auteur de répondre : qui va lire 1000 livres pendant ses vacances ?. Certes. Dommage que l'auteur parfois se laisse aller à utiliser des arguments aussi pauvres. A se demander s'il en a au moins utilisée une pendant un certain temps (pour ma part deux ans). Dans la liseuse il y a les dictionnaires (et cela ne se limite pas à l'anglais ou le français), il peut y avoir d'autres types de documents (j'ai aussi des livres techniques et de références) mais surtout lorsqu'on part en vacances il est possible d'emmener plein de livres ce qui au cours de ses vacances permet ... de choisir.
  • L'accès à des livres libres de droits (voir le projet Gutenberg). 
  • L'accès à des ouvrages qui ne sont plus réimprimés.
  • Il ne remplacera pas le livre. (aka les anciennes mutations comme la radio qui soi-disant allaient supplanter la télévision, ou l'inverse je ne sais plus).
  • S'auto-éditer  (avec Sigil au format EPUB et Calibre pour le transcodage)
  • Tenir d'une main la tablette ET tourner les pages toujours d'une main (pour tous et en particulier les manchots). Mais c'est plus lié à la liseuse qu'au livre numérique. Disons que le numérique le permet par incidence.
  • La synthèse vocale en particulier pour les aveugles ou mal voyants. Ce n'est pas lié directement au livre numérique mais à l'outil qui permet le livre numérique. Cette option est possible sur certaine liseuse (je n'ai pas testé).
Les désavantages nets du livre numérique :
  •  l'autonomie. L'auteur a beau jeu de dire qui a envie d'avoir une fin de batterie au milieu du chapitre 4 ? Certes. Mais ayant acheté récemment Dante en Pléiade quelle n'a pas été ma surprise de voir qu'il manquait des pages (c'est relié en fascicules et un fascicule manquait). Mais oui l'occurrence d'une fin de batterie sur liseuse est plus élevée.
  • Les DRMs (Digital Rights Management). Étonnamment l'auteur n'en parle pas. Or mettre un verrou sur un livre est un non sens absolu (techniquement et monétairement peut être, philosophiquement un non négatif total).
  • Le prêt du livre, voire le don peu aisé voire impossible. Le format informatique (epub, mobi etc.) pas forcément pérenne en dépit de toutes les promesses farfelues qui peuvent être dites. Ces mêmes promesses inlassablement dites pour tel ou tel format (le plus emblématique est le format DOC de Microsoft une véritable plaie au regard de son évolution constante)
  • L'affichage d'une page à la fois ne m'a pas gêné mais cela peut poser problème pour certain. Je n'ai que mon expérience personnelle.
Pour le livre numérique, à partir du moment où le contenant est une liseuse, l'expérience est différente oui, mais au final assez peu (L'auteur parle d'expérience très différente). J'ai d'ailleurs lu cet essai sur Kindle. Oui Kundera a une position intéressante. Mais ses œuvres pourtant éditées sur des formats différents (broché, poche pour n'en prendre que deux) sont bien plus trahies par la traduction (quelle que soit la qualité du traducteur) que par un contenant comme une liseuse LI (je ne parle pas de tablette TA). Et je ne parle même pas des audio-books (voix, tessiture, rythme, etc.). Mais si sa position amène certains à réfléchir alors cela n'aura pas été en vain.

Mais le sujet du livre dépasse ce débat et s'intéresse au tout numérique dans l'enseignement et la perte de temps libre consacré à la lecture, et à la lecture dite approfondie.  Sur ce point le malaise n'est pas accentué par la liseuse mais par la tablette. Et la priorité qui n'est pas mise à l'école sur la lecture approfondie. Également l'idéologie sans nuance et parfois même sans réflexion ou fondement de tout mettre au numérique en dépit de résultat parfois moins bons. Cela me rappelle les CEO de grandes entreprises américaines de l'Internet qui mettent leurs enfants dans des écoles où l'enseignement ne repose pas sur les nouvelles technologies. Cela rejoint la thèse de l'auteur où l'école devrait être un sanctuaire qui se focalise sur l'essentiel.

L'auteur est assez convaincant sur ces points et bien d'autres [1] et ce livre qui pose des questions, qui propose quelques solutions est une lecture recommandée pour tous ceux qui s'interrogent. Un livre sur le temps, celui de l'école, précieux et inestimable et à quoi il devrait être consacré. L'auteur dénonce les concepts creux (et infondés) comme les Digital Natives sur lequel, entre autres, se basent des "experts" ou décideurs. En Logic 101 on apprend qu'à partir du faux il est possible de déduire n'importe quoi. Un livre salutaire sur bien des points. Cite Jaron Lanier qui déconstruit un certain nombres de mythe.

Dommage que l'auteur confonde programmateur et programmeur [2]... comme la revue Lire [3] de ce mois . Un programmateur c'est dans une machine à laver ou celui qui organise les programmes TV/radio. Le programmeur est celui qui développe un programme (d'ailleurs le vocable développeur est plus usité que programmeur).

Dommage aussi que l'auteur ne voit la tablette qu'en objet de consommation et non de production. Je ne donnerai qu'un contre exemple parmi bien d'autres : Jordan Rudess (de Dream Theater)  explorant les apps (applications Ipad) musicales sur Ipad. J'ai aussi un ami réalisateur qui fait ses storyboards sur ce même Ipad. Que la majorité des utilisateurs ne l'utilisent que pour consommer (ce que je ne sais) est-ce uniquement à cause de la tablette en soi ?

Dommage que l'auteur cite le MIDI pour en conclure que l'ordinateur est fortement limité pour la création musicale (?!). Autant l'analyse des conséquences du MIDI peut être intéressante autant cette généralisation est clairement abusive et démontre l'ignorance de l'auteur sur les capacités informatiques du PC (MIDI et surtout hors midi) pour la création musicale.

Dommage que l'auteur indique que TBI veut dire Tableau Blanc Informatique. Il signifie Tableau Blanc Interactif.Ce qui permet à l'auteur de confondre un TBI avec un ... simple projecteur qu'on aura dans la poche (smartphones qui font vidéoprojecteurs). Un TBI est plus que cela (Par exemple un élève peut utiliser Google Earth sur TBI car l'écran est tactile).

Dommage que l'auteur ait été abusé par une réimpression de très mauvaise qualité (par OCR) du livre Shadowings de Yakumo, librement téléchargeable sur Gutenberg. L'auteur utilisait cet exemple de technologie de transition.

Dommage que l'auteur s'égare sur la définition de la conjecture de Goldbach, c'est supérieur à 3 et non à 2. Quant à ceux qui ont un doute sur l'énoncé, il n'y a pas à préciser égaux car 8 = 5 + 3. L'entier pair 8 est la somme de deux nombres premiers ... qui ne sont pas égaux. Ce simple contre-exemple suffit à invalider la suggestion.

Mais, à nouveau, ces quelques biais ne remettent pas en cause la sincérité de l'ensemble et les questions légitimes. En plein dans les MOOC [4] à la française (Loi en cours) le chapitre sur ces MOOC pose les bonnes questions. Simple et efficace. De réelles questions sur l'enseignement, la pédagogie et les dérives très nettes liées au numérique (cf. le chapitre sur le mashup). Également les raisons qui poussent à l'usage de ces MOOC. L'idéologie dominante (à base d'indicateur, de productivité, etc.) pourra mesurer en clic l'usage des MOOC. Et (je simplifie) c'est la raison de leur mise en œuvre. Leur utilité pédagogique ? Leur finalité ? questions à peine évoquées. L'auteur justement pose les questions qui ne sont guère mises en avant par nos politiques et pourtant essentielles. Et puis il défend à juste titre wikipédia ... avec de vrais arguments dans une analyse pertinente tout en nuance.

Recommandé.

Note : 9/10

[1] entre autre le téléphone mobile dans les classes (SMS etc), les réseaux sociaux et leur constante activité distractive etc.
[2] A 50% du livre sur kindle et plusieurs fois ...
[3] Lire n°419 Octobre 2013 page 32, l'article Mon père, ce héros, deuxième colonne. Erreur assez courante ... et assez agaçante.
[4] Massive Open Online Courses.

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