dimanche 5 janvier 2014

Précipitation en milieu acide de Pierre Lamalattie

Être en oxydo-réduction c'est la base
Précipitation en milieu acide de Pierre Lamalattie (l’Éditeur, 396 pages, 2013)

Incipit :

En tirant les rideaux, j'ai été content de voir qu'il faisait bien gris. C'était le 1er décembre. Je m'étais levé, comme souvent, avec un peu de difficulté.

Un quadragénaire, lunaire, poète, cultivé et détaché, qui a un peu de mal à se situer, dont le couple périclite, s'interroge sur son devenir et la vie en général. Dans un monde où ne pas avoir une Rolex à cinquante ans serait signe d'une vie ratée (ce qui en dit long sur notre époque), où boire de l'eau Fiji est le summum de l'extase, il observe avec une ironie mordante la contamination à tous les champs de l'imaginaire et du réel de l'idéologie mortifère du winner.

Mais vouloir réussir un voyage, tout comme vouloir réussir sa vie, est sans doute le moyen le plus sûr de passer à côté.

Pierre L. (c) Fabien Breuil
Un livre apparemment désabusé sur la perte de repère, le manque de sincérité, de philosophie de nos vies contemporaines où il faut paraître, se vendre, vivre en open space et en vouloir. Avec un regard acéré l'auteur déconstruit l'idéologie du coaching, du management, où tout est supposé se mesurer, être mis dans un tableur, noté, classifié, hiérarchisé, cette maladie de la métrologie où il s'en faut de peu de faire des diagrammes de Gantt pour planifier les sorties extrascolaires de ses enfants. Une idéologie castratrice symboliquement évoquée lorsque le narrateur doit effectuer un spermogramme.

Il savait que tout ce qui est rationnel est, tout simplement, bidon.

Contamination du vocabulaire (avec beaucoup d’anglicismes comme vecteur et alibi de cette manipulation totale), des attitudes et des esprits, une fabrication du consentement qui mène voire impose à se mouler dans un cadre bien défini, celui de la société de consommation, du jetable, de l'apparence. Mais pour mener où ? A l'épuisement du Verbe ? du politique (comme évoqué dans le livre par la tentative de reprise d'une cidrerie) ?

Par défaut, les humains fonctionnent en mode utilitaire. S'ils voient des groseilles, ils ont généralement envie de les bouffer ou d'en faire des confitures.

Avec beaucoup de fraîcheur, d'ironie, de poésie, on suit les aventures de Pierre et comment cet être cultivé, par le lâcher prise va trouver, ou pas, sa place.

Chacun a peut-être droit à un second circuit de la récompense. Le premier est installé par défaut pour permettre aux humains de se débrouiller jusqu'à l'âge de la reproduction. Le second, s'il voit le jour, se forme de lui-même pour une deuxième vie, inutile et gratuite. La vraie vie, en somme.

Un livre très vivifiant, touchant, qui remet certaines pendules à l'heure de manière douce-amère avec sarcasmes mais aussi poésie et un hymne à la simplicité, au contemplatif. Avec une très belle fin. J'ai demandé M. Lamalattie de publier des photos de lui, il m'en a envoyé trois, dont une a été insérée dans cet article. Le copyright est celui du photographe M. Fabien Breuil. Merci M. Lamalattie. Les autres serviront pour ses autres livres puisque j'ai commandé 121 curriculum vitae pour un tombeau. Un auteur à lire !!!

Note : 9/10

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