dimanche 9 février 2014

Karnaval de Juan Francisco Ferré

Vivre et penser comme des porcs
Karnaval de Juan Francisco Ferré (Passage du Nord-Ouest, 621 pages, 2014)

Incipit :
Qui suis-je ? C'est une bonne question pour commencer. Moi-même, je n'en sais rien, mais peu importe. En tout cas je ne suis pas DK. Autant le savoir tout de suite pour éviter les confusions, ne pas créer de nouveaux malentendus.

L'auteur revisite un fait divers qui a déchainé les médias, celui d'un haut dirigeant, ici nommé le Dieu K, arrêté pour viol dans un sofitel. Sans le nommer explicitement tout le monde a compris de qui il s'agissait. Mais l'auteur transcende ce simple évènement en une critique virulente et outrancière du capitalisme.

Un cadavre politique peut être un amant formidable.

Un livre fleuve, au style percutant, qui ne peut laisser indifférent. Le titre prévient d'une certaine manière qu'il s'agit d'une fable grotesque, d'une farce, d'un pamphlet. Le K du dieu K et Carnaval, la fête, l'excès, les masques. Une logorrhée épuisante avec des passages hallucinés et/ou hallucinants, une œuvre littéraire étonnante.

La vie au fond, n'est qu'un atroce abattoir dirigé par une canaille sans scrupules.

Le fait divers est exploré et la folie médiatique qui l'accompagne, la lutte des classes, qui résonnent sans qu'il soit possible de les contenir, jusqu'à l'épuisement de l'interprétation.

Mais c'est surtout le Pouvoir (économique, politique, sexuel, médiatique),la puissance, l'hubris, très souvent mâle, misogyne, qui est critiqué avec force. Et au delà le capitalisme sauvage, la spéculation effrénée, qui pour le bien de quelques uns détruit des êtres et met à genoux des pays, comme la Grèce.

Le pays est devenu un simulacre, un de plus, ni plus ni moins que mon propre pays, où, comme chacun sait, les machines sont de plus en plus sophistiquées et, ses habitants, de plus en plus simples d'esprit ...

Une critique violente de ce théâtre, de ce spectacle, de l'infotainment et du storytelling où il est difficile d'entrevoir la Vérité, pour peu qu'elle existe.

Un livre sur la déliquescence d'un certain milieu, la décadence de cette partie de la société de l’excès, du fric, de la haute finance, du pouvoir qui finit proche du non sens, tellement blasé qu'il en devient vain. Un dieu K qui, ayant atteint un niveau de savoir, d'abstraction tel qu'il est au bord de la folie, n' a plus de lien avec le réel. Complètement déconnecté, blasé, gâté, pourri.

Une vision des élites qui dénonce cette obscénité de l'excès. L'argent à ne plus savoir qu'en faire, la recherche d'expériences extrêmes, la perte de la réalité, de la normalité. C'est très bien amené aussi bien par les épitres du Dieu K à l'attention des grands de ce monde (Obama, Ratzinger) que par les interviews d'intellectuels, d'artistes d'un documentaire passé sur Arte. Et bien sûr ce qui accompagne les élites, la théorie du complot avec un Edison qui tire les ficelles en arrière plan, façon realpolitik, les décisions étant prises par un mec banal, certes brillant mais banal et qui peut modifier la destinée de pays entiers. Peut être une métaphore des traders qui en quelques touches de clavier peuvent lancer des ordres aux effets pervers et influer au niveau mondial sur la destinée de millions de personnes.

Avec une ironie mordante, la finance internationale devient pornographique, la finance spéculative débridée est pornographique.

Des passages peuvent suggérer Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini, Hostel d'Eli Roth, ou encore, plus récemment, Le loup de Wall Street de Scorsese. Mais Karnaval est bien plus riche, puissant et total et traite son sujet sur plusieurs axes.

Oui nous voulons que la femme ne soit qu'un nouveau jouet confectionné à la mesure de nos besoins. Un jouet luxueux et plaisant, un jouet optimisé grâce à la chirurgie, la publicité et la mode. Un jouet conçu à notre goût pour satisfaire à l'infini nos appétits et nos plaisirs. Nous, hommes du XXIe siècle, ne sommes pas prêts à nous contenter de moins ". 
C'est ça le trop d'argent et donc le pouvoir excessif, imposer sa vision pervertie et cynique au monde et aux autres et cela de la manière la plus totalitaire.

Un livre qui utilise ce qu'il dénonce afin de mieux le critiquer ? Un peu comme le feu par le feu. C'est peut être son point faible paradoxalement, car tout ce qui est excessif ne compte pas (parait-il). Il démontre tout de même l'effondrement moral du 1% où tout n'est que profit, où l'humain est une variable d'ajustement, où détruire pour reconstruire est fait sans aucun discernement autre que celui de faire de l'argent au profit des plus riches, où le 1% dit des 99% que ce sont des fainéants qui ne bossent pas assez (alors que pas mal aux États-Unis ont deux boulots et ont tout de même du mal à s'en sortir, où beaucoup ont perdu leur maison lors des subprimes, lire Le casse du siècle de Michael Lewis ...).

Prenant en cours de route l'émission du Masque et la Plume ce week-end dernier, j'ai cru un moment qu'ils parlaient de ce livre mais rapidement j'ai appris qu'il s'agissait du livre de Régis Jauffret, La ballade de Rikers Island, qui parle du même sujet. Je doute qu'il en parle de la même manière que Ferré et je serais curieux de le lire, mais deux livres sur le même sujet, surtout après celui là, je ne sais pas si j'en aurais envie. J'espère que quelqu'un lira les deux et pourra partager son point de vue.

Deux points m'ont interpellé: en p. 306 la note de bas de page, qui décrit un jeu de mot basé sur l'anglais. Le deuxième, une traduction étrange : "agence d'intelligence" alors qu'on dit plutôt agence de renseignement. Bizarre alors que c'est censé être traduit de l'espagnol, on dirait que cela a été traduit de l'anglais.

Un livre sur la décadence, l'indécence du Pouvoir, qui peut inspirer le dégoût tant il s'impose à notre imaginaire mais aussi par certains côtés trash. Un livre puissant qui ne plaira pas à tout le monde mais une vraie œuvre littéraire.

Note orgiaque décadente : 10/10

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire