dimanche 27 juillet 2014

La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Proposition : la vie, la mort et le reste.
Décidabilité ?
La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec (Pocket, 539 pages, 2012 )

Incipit :
A l'exacte frontière du couloir et de la chambre, Anna attendait que l'infirmière plaide sa cause. La jeune femme se concentrait sur chaque bruit, tentant de museler son angoisse : conversations effilochées, éclats de voix, murmure des télévisions, chuintement des portes qui s'ouvrent sans cesse, claquement des chariots métalliques.
L'histoire d'un couple improbable : celui d'un génie des mathématiques, Kurt Gödel, et d'une danseuse, au travers de l'Histoire et du milieu scientifique de l'époque. Rencontres de personnalités comme Pauli, Einstein, Von Newman ou encore Oppenheimer. Et bien sûr le logicien Bertrand Russell, rencontré dans Logicomix. Cela me rappelle, dans l'idée du couple atypique, Oona & Salinger sauf que là ce n'est pas dans le show-business et que la relation était plus chaotique. Mais dans les deux cas les auteurs comblent de façon crédible et brodent pour parfaire une biographie, pardon une faction (Pour Facts & Fiction d'après Frédéric Beigbeder).

Une structure faite d'alternance entre présent et passé sur fond historique notamment la deuxième guerre mondiale, l'antisémitisme, le nazisme. Les affres de couples y sont décrits avec beaucoup d'empathie. On ressent les sacrifices pour atteindre l'acmé du génie mais aussi ceux pour maintenir une liaison amoureuse difficile. L'auteur a construit des liens forts avec l'histoire d'Anna dans le présent et la relation qu'elle construit avec Adèle. Dialogues enlevés, anecdotes, des aphorismes connus (comme ceux d'Einstein) très bien immiscés dans l'histoire et des discussions essentielles sur des points de philosophie ou encore des éclaircissements sur le théorème de Gödel, en particulier ce qu'il ne dit pas ou ses limitations à un domaine bien particulier (Pour ceux qui souhaitent approfondir ce point lire Prodiges et vertiges de l'analogie de Jacques Bouveresse).

Je connaissais le théorème d’incomplétude, ayant lu Gödel, Escher et Bach : les brins d'une guirlande éternelle de Douglas R. Hofstadter, où il est possible d'expérimenter avec le théorème de Gödel et faire la démonstration de l'indécidabilité par des travaux pratiques (génial, non ?). En plus ce livre exceptionnel est à la fois ludique, poétique, musical, philosophique tout en étant bourrés de mathématique.

Un peu comme le ruban de Möbius, l'auteur fait un lien entre le présent : Anna et Mme Gödel, et le passé : Adèle et Kurt, et également une Anna. De plus Adèle rencontre Anna du présent, petite (qui se fait gronder par sa mère à ce moment là, vous verrez dans le livre), enfin si je me rappelle bien, je l'ai lu au début de mes vacances.

Très bien raconté, on se sent au cœur de la science, de la philosophie, des relations sociales, on touche du doigt le génie, la pensée abstraite et l'auteur en profite pour passer plein de messages aussi intéressants les uns que les autres. L'entropie par exemple, les mathématiciens et les physiciens souhaitent la soumettre à l'abstraction, aux modèles, à la théorie unifiée, ils n'admettent pas de ne pas comprendre ou de ne pouvoir mettre en équation ou de prouver, afin d'atteindre une perfection aussi bien esthétique que scientifique. L'auteur le résume bien en parallèle de la vie d'Adèle qui à son niveau lutte également contre l'entropie : la vieillesse, décadence, etc.  de son mari et le synthétise en un paragraphe se terminant par "les hommes seraient plus heureux s'ils passaient l'aspirateur". Une parabole du roman en quelque sorte.

Une belle histoire de scientifique d'une richesse étonnante.

J'aime passionnément.

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