lundi 29 septembre 2014

Fonds perdus de Thomas Pynchon

Simulacron 2.0
Fonds perdus de Thomas Pynchon (Fiction & Cie|Seuil, 441 pages, 2014)

Incipit :
C'est le premier jour du printemps 2001, et Maxine Tarnow, que certains ont encore dans leur système sous le nom de Loeffler, accompagne ses enfants à pied à l'école.

Un livre qui revisite les années 90 jusqu'à 2001. On y suit une enquêtrice anti-fraude, intéressée par un certain Gabriel Ice, qui a étonnamment survécu financièrement à l'éclatement de la bulle internet. L'évènement à venir du 11 septembre 2001 peut-il s'expliquer par les années 90 ? Par le capitalisme fou qui exacerbe les désirs mais sans réel but autre que lui-même ? Pour d'autres raisons ?

../.. lesquelles parmi elles sont capables de voir dans l'avenir, parmi les microclimats du binaire, étendant partout sur terre leur œuvre de câblage via la fibre noire, les paires torsadées et aujourd'hui le sans-fil à travers des espaces privés et publics, n'importe où parmi les reflets incessants des aiguilles dans les cyber-ateliers clandestins, dans cette tapisserie intranquille immensément cousue et décousue ../..

Ce n'est pas un thriller, de par son rythme digressif très littéraire, et pourtant tous les ingrédients y sont : espionnage,  mafia russe, pirates informatiques, assassinats, menaces, mouvements de fonds occultes, des indices de plus en plus précis au fur et à mesure du récit sur l'évènement terroriste du 11 septembre,  un peu comme un film catastrophe (La tour infernale) qui fait petit à petit monter la pression. Le tout à New-York, la mégalopole emblématique, la Grosse Pomme revisitée.  Heu non ce n'est pas du Dan Brown, ni du Umberto Eco, ni Robert Ludlum, Maurice Dantec ou encore Tom Clancy. Et pourtant l'auteur arrive à mixer de nombreux thèmes de la pop-culture des années 90, citant des jeux (Doom, Quake), l'internet naissant (html, css) et réussissant même à placer malloc(3) qui ne fera écho qu'à ceux connaissant unix, l’espionnage (Prism,  la NSA) qui m'a rappelé L'oeil de Washington de Fabrizio Calvi, des séries télé, Siegfried & Roy, Madoff etc. et liquider cette époque pour se retrouver au bord de l'effondrement des tours du World Trade Center. Le titre anglais, Bleeding edge, rappelant Funding edge et la folie capitaliste dont le WTC est le symbole. Mais aussi le bord entre le monde de surface du web et son côté souterrain, le deep web (internet profond), ou encore le bord, la frontière, entre le réel et le virtuel (jeux vidéos, flux continu d'information, fiction, storytelling). 

L'ennemi le plus à craindre est aussi silencieux qu'un match de basket maya à la télévision.
L'auteur passe pour un érudit, et c'est bien le cas encore ici, avec des références nombreuses et multiples sur toute une époque, de la série Friends à X-Files, en passant par Defcon (célèbre conférence de Hackers), les jeux vidéos, l'auteur se permettant des blagues de geek (la sortie de Daikatana) dont on ne s'attend pas de la part de Pynchon. Un livre sur l'information, du délit d'initié, aux transferts de fonds cryptés ou encore des traces bancaires/comptables dont l’héroïne se fait fort d'en déjouer les plans. Où vous apprendrez également comment dire luciole en mohican, à quoi sert un vircator (effet E.M.P.), qui sont les sayanims. Un livre sur la ville de New-York (lieux mythiques, lieux qui ont disparus etc) et ses habitants, avec parfois un ton grinçant. Au final cela donne l'impression d'un roman total, tant l'auteur puise à des sources diversifiées et réussit à les assembler dans cette histoire avec aisance.

../.. l'émigration au nord vers les fjords, vers les lacs subarctiques, où les énormes flux de chaleur générés par la concentration de serveurs peuvent commencer à corrompre les dernières parcelles d'innocence sur la planète.
Ambiance fin du monde (The End Of The World As We Know It des survivalistes), avec le bug de l'an 2000, la bulle internet qui a crevé, l'angoisse naissante de la crise énergétique, l'électricité en particulier, source pour tous les datacenters sur lesquels reposent nos sociétés, fragilité évidente et inquiétante.

Plus rien ne meurt, le marché des collectionneurs, c'est la vie après la mort, et les yuppies sont les anges.

Toujours un humour sous-jacent (Excel et la taille XL), des phrases assez drôles (le manomètre dans l'oreille et le manque de pression), et des "clés cachées". Notamment dans la science-fiction (William Gibson par exemple) la glace sert de défense anti-hacker. Serait-ce un clin d’œil concernant le nom de Gabrel Ice ? Ce livre doit gagner à être lu en version originale.
Ouaip, et ton Internet c'est leur invention, cette commodité magique qui s'insinue maintenant comme une odeur à travers les plus infimes détails de nos vies, les courses, les tâches ménagères, les impôts, qui engloutit notre énergie, avale notre précieux temps.
La fin d'un monde, à New-York, une critique acerbe d'internet, de ce monde de confusion, de perte de repères, de théories du complot, de paranoïa, aux travers de milieux interlopes (mafia, underground, internet profond), où la porosité entre fiction, réel, virtuel est permanente.
Regardez, chaque jour ça devient l'Inter-pas-très-net, les claviers et les écrans ne sont plus que des portails de sites web donnant ce à quoi le management veut qu'on soit accro, le shopping, les jeux, la branlette, le visionnage de conneries au kilomètre --
Un livre saisissant sur les années 90, le passage au XXIème siècle, avec une vision pessimiste du monde, avec comme couronnement les attentats du 11 septembre. Un livre sur le changement, un enterrement édifiant, qui évacue une époque dans les tuyauteries de l'histoire, avec cet humour particulier de l'auteur car cette évacuation est faite au propre comme au figuré avec cette scène décalée sur les WC (p. 286) dont je ne pense pas qu'elle soit le fruit du hasard. Le cynisme annoncé comme valeur reine.
Les tours du World Trade Center étaient religieuses elles aussi. Elles représentaient ce à quoi ce pays voue un culte par dessus-tout, le marché, toujours le putain de sacré marché.
Riche, dense, mélange de poème, références de films, de musiques, un esprit de synthèse brillant pour un roman qui ne l'est pas moins. Une lucidité édifiante pour un auteur culte. Il y a beaucoup trop de choses à dire je n'ai su que choisir. Les lecteurs de Neal Stephenson (Cryptonomicon et autres) pourraient trouver sympathique ce type d'ouvrage. L'impression de passer à côté de références même si j'ai pu en apprécier une grande partie. Pas sûr que ceux qui n'ont pas la culture des jeux vidéos, de l'informatique soient emballés par certains passages.
 Pour beaucoup de gens, en particulier à New-York, le rire est un moyen d'être bruyant sans avoir rien à dire.
J'ai adoré !!!

Note : 10/10

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