mercredi 3 septembre 2014

Tarnac, magasin général de David Dufresne

C'est nous qui proclamons ces
gens coupables. Eux se prétendent éternellement
innocents. Et, en un sens, ils sont innocents.
Philip K. Dick, Minority Report
Tarnac, magasin général de David Dufresne (Pluriel, 664 pages, 2012 pour l'édition originale)

Incipit :
Elle avait garé sa voiture, juste devant la mienne, à quelques centaines de mètres du village.

Une enquête, ou plutôt une  contre-enquête de l'enquête, dans le pur esprit du gonzo-journalisme. Il s'agit de l'"affaire" de Tarnac, Julien Coupat, le Goutailloux, où un complot terroriste aurait pris racine qui aurait induit des sabotages de caténaires sur des lignes TGV en 2008. L'auteur y livre ses doutes, son approche et comment il essaye de ne pas se faire intoxiquer, manipuler. A ce titre une leçon de journalisme à l'ancienne. Chapeau bas.

Une enquête sur initiative du parquet, comme l'a été cette affaire de Tarnac, c'est politique, c'est dangereux. La politique s'est créé un outil, hors de contrôle, qui exécute les basses œuvres. Cette affaire est un emblème. Elle inaugure une nouvelle ère.

Un récit composé de témoignages de différents acteurs de l'"affaire", d'interviews, de pièces du dossier d'instruction, d'extraits de livres classés subversifs comme L'Appel ou encore L'insurrection qui vient. Avec une légère inquiétude j'ai commandé ce dernier. J'ai été rassuré dans les Notes de fin de l'ouvrage, qu'il y ait eu au moins déjà 45 000 ventes de ce livre au moment où l'auteur rédigeait son ouvrage. Bon, je ne devrais pas être trop fiché ni voir le SDAT débarquer à la maison demain matin. Encore que, en lisant ce livre, on peut légitimement se poser la question.

Et le droit est ainsi fait, et parfois bien fait ; sans billes, rien ne tient bien longtemps.

L'objectif de ce livre n'est pas tant la vérité de l'"affaire", pour peu qu'elle existe et qu'elle transparaisse un jour, que de déconstruire le montage post-moderne qui en a été fait, principalement le storytelling, la communication, les images et l'abreuvement pornographique d'information continue de nos sociétés modernes du spectacle. En somme l'envers du décor, au sein même de ceux qui l'ont vécu. Un Pouvoir qui n'en sort pas grandi, on a le sentiment de machines à broyer, que cela provienne du pouvoir politique, judiciaire ou encore médiatique. Un emballement comme les médias en connaissent régulièrement, la boite de Pandore, un monstre qui échappe à ses créateurs incrédules.

Un livre riche d'enseignement à plusieurs niveaux, au niveau humain où on peut apprécier la bravoure des inculpés devant l'adversité, et quelle adversité, sur la notion de terrorisme, notion peu définie, multiple, qui après les évènements du 11 septembre, a vu le pouvoir faire dériver cette notion afin d'avoir les coudées franches pour à peu près tout et n'importe quoi. Car au final il s'agit d'abus de pouvoir manifeste et disproportionné. Des pistes de réflexion pour sentir les limites à ne pas dépasser sans risquer les dérapages. Mais voilà, une fois lancée, pour satisfaire les fantasmes, l'air du temps, le zeitgeist,  la créature échappe à ses maîtres, plutôt apprentis-sorciers, un manque de professionnalisme assez sidérant, chacun essayant de survivre, de tirer l'épingle de son jeu, dans ce maelström, que ce soit le conseiller, le politique, et évidemment les accusés, mais eux on les excuses, ils n'ont pas le choix. Certains conseillers du Prince s'amusent de leur influence, c'est comme un jeu pour eux, démontrant par là-même que le cynisme est une valeur sûre et plein d'avenir.

J'ai été surpris par la bravoure et la haute tenue des échanges des principaux accusés, d'un niveau intellectuel et d'une érudition avérés avec parfois un débat philosophique lors des auditions. Amusé par l'ironie dont ils ont fait preuve parfois. Assez gonflé de leur part lorsqu'on risque 20 ans de réclusion criminelle.

Un livre édifiant, passionnant par les questions qu'il pose, par la présentation dense qu'il propose, les pistes explorées, et par la motivation sincère de l'auteur, dont je suis admiratif. Un livre essentiel au débat démocratique sur un sujet sensible. Enfin, je n'ai pu qu'être pantois devant une telle gabegie de moyens et de ressources, fonds publics, qui auraient été mieux utilisés ailleurs.Je vous recommande ce livre chaudement.

Pardo's first postulate : anything good in life is either illegal, immoral or fattening. Everything else causes cancer in rats.

L'humanité n'a jamais dépassé l'étape de la chenille, elle pourrit à l'état de chrysalide et n'aura jamais d'ailes. David Herbert Lawrence.

Note : 12/10

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