dimanche 2 novembre 2014

La bibliothèque perdue de Walter Mehring

« Là où on brûle des livres, on finit aussi
par brûler des hommes. »
Heinrich Heine.
La bibliothèque perdue de Walter Mehring (Les belles lettres, 265 pages, 2014)

Incipit :
C'est à Vienne, avant sa chute, que j'ai possédé pour la dernière fois un foyer ... Je m'y trouvais encore entouré par les livres de la bibliothèque de mon père, et je leur devais de me sentir chez moi.

Le récit, érudit, emprunt d'un temps révolu, sur les livres auxquels l'auteur avait accès dans la bibliothèque appartenant à son père, et qui a été irrémédiablement perdue, par les bons soins du Troisième Reich.

C'est le souvenir d'un pan entier de son passé, où la bibliothèque, fortement dotée, était source de connaissance, de découvertes, d'interdits. Une somme de culture sur laquelle il s'opposait parfois avec son père, plus un conflit de génération au travers des livres qu'une opposition à la littérature en tant que telle, au contraire même. Des pensées lumineuses, complexes et une ironie mordante. L'auteur a participé aux riches mouvements culturels, comme le dadaïsme, créé par Hugo Ball, et met souvent en avant les lieux intellectuels de son époque, en particulier les bars, dont il a constaté la disparition au fil du temps.

Ce livre n'est pas à proprement parler un guide de lecture mais sa passion pourra vous inciter à en découvrir certains comme par exemple Marcel Proust, dont il parle avec amour. Du reste, cet amour pour la littérature et le débat intellectuel est omniprésent. Il ne se faire guère d'illusion sur l'être humain. La littérature ne rend pas meilleur ce dernier, et c'est bien dommage. Pas de cynisme mais de la lucidité.

Dommage que l'éditeur ait parsemé l'ouvrage de fautes typographiques : "Oui" au lieu de "Qui" p. 181, "place" au lieu de "placé" p. 54 pour ne prendre que deux exemples. Pour un éditeur se nommant "Les belles lettres" c'est assez cocasse ... et désolant.


Peut-être la civilisation n'est-elle qu'une phase d'un processus de putréfaction ; peut-être que nous, qui existons encore, ne sommes-nous qu'une sorte de champignon transitoire qui végète, générateur de pourrissement, parmi la faune dégénérée d'une planète en agonie ? Et voici pourquoi nos glorieuses réussites techniques et intellectuelles ne sont rien d'autre que des agents de dissociation nécessaires, inconscients, destinés à nettoyer l'écorce terrestre de nos cadavres.
Cet extrait pourra vous rappeler un aphorisme de l'écrivain D.H. Lawrence, plusieurs fois cité par Mehring (Lawrence pas l'aphorisme) :

L'humanité n'a jamais dépassé l'étape de la chenille, elle pourrit à l'état de chrysalide et n'aura jamais d'ailes.


J'ai un ami qui est récemment revenu de Berlin où l'un des mémoriaux sur le lieu (La Bebelplatz) du plus important autodafé porte l'aphorisme de Heinrich Heine,  « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes. ». Une bibliothèque vide (œuvre de Micha Ullman) peut y être aussi vue et symbolise cet acte, la destruction d'une bibliothèque ou de livres, et cela résonne d'autant plus en moi en lisant Walter Mehring. Un autre mémorial peut aussi être visité à Berlin, sur les lesbiennes (mais pas les gays qui avaient un triangle rose) ou autres parasites inutiles qui ont été décimés, marqués, tatoués  d'un triangle noir. Homophobie, misogynie, antisémitisme ... cela me rappelle un polémiste qui a du succès en librairie en ce moment. Triste époque pour époque triste. Finalement l'être humain n'apprend rien. Enfin si un être humain oui, l'humanité pas vraiment.

Un livre émouvant, dense, à la recherche d'un bibliothèque perdue et le sens que peut avoir dans la vie d'un homme l'accès à un amas particulier de livres, pourvu qu'on s'y intéresse.

Note : 10/10


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