mercredi 26 novembre 2014

Le problème Spinoza d'Irvin Yalom

Je demande à la foule ignorante et
superstitieuse de ne pas lire mon livre.
Le problème Spinoza d'Irvin Yalom (Livre de poche, 546 pages, 2012)

Incipit :
Tandis que les derniers rayons de lumières ricochent sur les eaux du Zwanenburgwal, Amsterdam ferme boutique. Les teinturiers rassemblent leurs étoffes - magenta, cramoisies - qui sèchent sur les berges de pierre du canal. 
Quel livre ! je l'ai dévoré en quelques jours. Cela se passe à deux époques, le XVIIème siècle au temps de Spinoza et au début du XXème au temps d'Alfred Rosenberg, idéologue nazi. Et l'auteur explore au passage la rupture de la pensée suscitée par les idées étonnantes pour l'époque de Spinoza. On est témoin de leur genèse, Irvin Yalom réussissant à s’immiscer dans la tête du philosophe. En parallèle dans celle d'une personne névrosée qui a œuvré à diffuser ses idées de suprématie blanche et du sang pur aryen.

Un livre très pédagogue sur la philosophie de Spinoza qui prend souvent la forme de dialogues très travaillés à l'instar des dialogues antiques de Platon. Le genre de livre où je me suis senti plus intelligent après la lecture qu'avant. Se pose rapidement le problème Spinoza. A son époque ne pas avoir la foi de sa communauté, voire instiller le doute dans cette dernière posait des problèmes de pouvoir des rabbins mais pouvait aussi mettre en danger la communauté. C'est un peu ce qu'on retrouve dans le XXème siècle chez Alfred Rosenberg, à la fois troublé qu'un juif comme Baruch Spinoza ait pu avoir une influence, être courageux et avoir mis en charpie la foi par l'arme de la raison. Cela pose beaucoup de questions sur l'aveuglement, l’idolâtrie en : la religion, l'idéologie, mais aussi la raison, qui ont les mêmes symptômes, le même absolutisme et où chacun voit midi à sa porte. La question cruciale de "qu'est-ce que la Vérité ?" est également posée, avec force et l'auteur en détaille les conséquences. Mais aussi comment des idées délétères, heurtant la raison, comment des opinions aussi peu fondées, comme le sang pur, ont pu aider à un génocide, le portrait d'Alfred Rosenberg aide dans une certaine mesure à comprendre. Des idées qui, malheureusement, perdurent de nos jours. L'auteur, avec une ironie mordante, décrit les conflits au sein même de l'élite supposée des übermensch, conflits dont ont été témoins et acteurs les soit-disant êtres supérieurs, tellement imbus de leur folie, aliénés de leurs idées, qu'ils étaient aveugles de la contradiction flagrante entre l'idéologie et les actes et pensées de leur entourage. De faux dieux aux pieds d'argile. Il est tout de même paradoxale que Spinoza, à des années lumières du nazisme et des camps de concentration, ai pu "servir" à l'idéologie de Rosenberg.

L'épilogue fait frémir, se terminant par le procès de Nuremberg et la postface, quant à elle, distingue l'Histoire de la fiction.

Un livre accessible, très intéressant par les sujets et les réflexions abordés, qui démontre la noirceur humaine mais laisse un espoir quant à la tolérance. L'aventure de la bibliothèque de Spinoza, point de départ de l'envie d'écrire le livre m'a rappelé La bibliothèque perdue.

Brillant, profond, érudit, un livre passionnant de bout en bout qui traite le fait religieux sans superstition, un peu comme dans Le royaume, mais dépasse ce cadre par d'autres considérations (le nazisme, la Shoah, la philosophie) en plus de l'étude du Livre (ici la Torah) et par la finesse psychologique des personnages assez fouillée, l'auteur étant psychiatre de formation, cela se ressent. L'exploration édifiante d'une partie de notre Histoire.

Chapeau ! Un auteur à découvrir, et dont les autres parutions semblent tout aussi passionnantes, en particulier La méthode Schopenhauer ou Et Nietzsche a pleuré.

Note : 20/10

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