jeudi 5 février 2015

Karoo de Steve Tesich

Si tu m'crois pas hé
Tar' ta gueule à la récré
Karoo de Steve Tesich (Monsieur Toussaint Louverture, 607 pages, 2012 pour l'édition française)

Incipit :
C'était la soirée du lendemain de Noël, et nous bavardions tous très joyeusement de la chute de Nicolae Ceaucescu. Son nom résonnait un peu comme la dernière chanson à la mode.
Un script-doctor, Saul Karoo, très doué pour réécrire, modifier ou améliorer les scripts d'Hollywood, se trouve un jour confronté à un réel dilemme. Celui de retoucher un film alors que pour lui c'est un chef-d’œuvre. La vision du film va l’amener à retrouver par le plus pur des hasards la mère biologique de son fils adopté.
Sans tambour ni trompette, son histoire passe du genre épique au genre tragique, puis tragi-comique, pour finalement s'installer dans la farce.
Le personnage principal, Karoo, est  assez particulier. Introspectif, fin observateur de son environnement, cynique mais non dénué de sentiments ou de générosité, il est entaché de plusieurs travers pas trop importants (ne pas rester seul à seul avec son fils, ne ressent plus les effets de l'alcool, même en buvant tout son Saul) ce qui influe déjà de manière particulière sur ses relations, mais, surtout, son talent professionnel déborde allègrement sur sa vie réelle.  Il réécrit sa vie, sorte d'auto-thérapie, ce qui fait de lui au mieux un imposteur au pire un être égo-centré, passif, névrosé jusqu'à l'os et donne une image, une apparence lisse voire de veulerie, de lâcheté, d'hypocrisie etc. ce qui ne doit pas être étranger à son divorce en cours.
La beauté des banalités, comme Saul était en train de le découvrir, c'était qu'elles vous permettaient d'être quelqu'un pendant un moment. L'horreur de la vérité, c'était qu'elle ne vous le permettait pas.
L'auteur s'amuse déjà du jeu des apparences sociales, des codes et de l'illusion des relations basées sur des informations erronées, partielles et qui mènent à des déductions parfois fondées mais la plupart du temps fausses voire farfelues. Du faux on déduit n'importe quoi (Logique 101). Mais Steve Tesich va beaucoup plus loin. C'est l'art de raconter des histoires. Tout le monde adore les histoires. C'est même devenu en politique (entre autre, on peut le dire des multinationales et même des acteurs divers de la vie sociale), au travers de la communication omniprésente, la manière de gouverner ; Le storytelling, qui fait l'objet d'étude et de critiques. Eh bien Saul Karoo, qui a l'art de remanier les histoires, le fait avec sa propre vie. Il est à la fois l'acteur, le scénariste, le réalisateur de sa propre vie. Quelque chose ne se passe pas comme prévu ? Il le réécrit à sa convenance. En temps réel. C'est un peu comme se la raconter, se faire un film, sa vie est un palimpseste continuel. L'invention de nos vies dirait Karine Tuil. L'histoire de l'histoire de l'histoire d'un script-doctor. Mise en abyme et chute dans un vortex récursif. Déjà je trouve l'idée séduisante. Mais l'auteur ne s'arrête pas là, vers la page 480 il fait une synthèse puis on passe dans une autre dimension (il y a même la cinquième comme dans Interstellar !), une quête spirituelle, de recherche existentielle, et la fin quasi métaphysique en forme de nihilisme du sens réel où tout est fictif. La boucle est bouclée. Là, petit chef-d’œuvre.
Peu lui importait ce qu'était cette histoire, du moment qu'il pouvait la vivre ne serait-ce qu'un instant.
Antoine Bello avec Les Falsificateurs faisait écho aux théories du complot, au négationnisme, au mode de confusion depuis que nous sommes surinformés en flux continu, la méthode kanban de l'information, pas de stock, donc pas de recul, donc pas d'analyse. Tesich va beaucoup plus loin au travers de son anti-héros, presque une marionnette où les fils sont tirés par la marionnette elle-même, le degré ultime de l'auto-fiction, digne représentant d'une civilisation en déliquescence. Théories du complot, désinformation, manipulations, realpolitik, communication, on le voit tous les jours avec Thierry Meyssan où, depuis le massacre de Charlie Hebdo, il délire à tout va sur un complot, le créationnisme de Civitas, et j'en passe. Chacun réécrit avec midi à sa fenêtre. Occultant ce qui contredit sa version, se moquant des principes de déductions, ne citant pas de source etc. Y rajoutant ses fantasmes. Et internet donne un écho assourdissant à ces histoires d'histoires. L'histoire sans fin, faim d'histoires, fin de l'Histoire.
Je suis enchanté de la fiction qu'elle me débite là, ému par ce qui l'émeut au point de me raconter tous ces mensonges. D'une certaine façon, je m'en sens indigne. Est-ce que je mérite autant de bonté ?
Heureusement l'auteur sait manier l'humour noir, la drôlerie tellement c'est pathétique parfois. J'ai même de la pitié pour Karoo. Il y a même un moment avec sa mère ... on y voit Saul pleureur, Saul au monde, Saul dans la douleur. Il emmène sa vie dans des bagages et s'aperçoit de la banalité des malles.
Aucun jeune Roméo n'aimera jamais de Juliette avec autant d'abandon qu'un homme d'âge moyen aime l'intrigue de sa dernière occasion de salut.
Bref un livre qui est déjà bien jusqu'à 400 pages, puis très bien et au final excellent. Une construction qui mérite une attention particulière, on se voit bien étudier ce livre de par sa profondeur. Le métier n'est pas par hasard, Hollywood (qui réécrit l'Histoire comme dans Master & Commander mais il y en a plein d'autres), le cynisme du capitalisme, la publicité, le monde des acteurs où le métier est de recréer le réel mais de manière à plaire à un public donc forcément en le remaniant. La folie des médias parfois.
A partir du moment où une histoire devient publique, tout peut lui arriver.
Très bon livre !! J'aime toujours autant ces couvertures cartonnées (comme pour Mailman) et la note humoristique de l'éditeur (page 608). Merci à Monsieur Toussaint Louverture. Je vais rajouter Price, du même auteur, à ma liste ...

Note : AAA


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