dimanche 8 septembre 2019

Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss

Piercing Workbook
Tristes tropiques. Le grand livre de l’ethnologie contemporaine de Claude Lévi-Strauss (Pocket, 504 pages, 1955 pour l'édition originale)

Incipit :
Je hais les voyages et les explorateurs.

Un livre en partie auto-biographique, en partie récit de voyage, en partie ethnologique et philosophique. Au début du XXème siècle, principalement descriptif des tribus sud américaine du Brésil. C'est un ouvrage très bien écrit, une langue soutenue, littérairement de bon niveau. On peut même considérer Lévi-Strauss comme écrivain, un écrivain sensible, observateur, intuitif, poétique, créatif. Il offre des propos pertinents sur de nombreux sujets, sur l'aliénation, sur la réécriture de l'Histoire, sur le désastre écologique en cours (déjà) et à venir (déjà), prophétisant la même trajectoire que la décadence des tribus amazoniennes qui subissent les coups de la modernité. Un regard acéré sur les pouvoirs, sur ce qui se perd, sur l'imposture des comptes-rendu de voyage d'autres ethnographes, etc. Une pensée complexe au service de la compréhension de l'Autre et donc de soi-même et de sa fonction, ce qui est brillamment démontré dans la dernière partie de l'ouvrage, peut-être celle qui est la plus intéressante car synthétise les pensées de l'auteur, et qui vient pertinemment mettre en relief les témoignages des parties précédentes. Cette conclusion brillante, c'est une synthèse d’une partie de mes interrogations, un regard incisif, très critique parfois, d’une tragique lucidité la plupart du temps. Une pensée rhizomique des plus plaisantes, puissante, mais pourtant claire, même si parfois quelques phrases m’ont demandées plusieurs relectures afin de m’imprégner de la profondeur de pensée de l’auteur. Un livre dense, qui parle de notre humanité, un livre essentiel qui aide à la pensée complexe. L’auteur se montre cruel parfois, notamment sur l’Islam en fin d’ouvrage, mais y compris sur lui-même. Il synthétise en quelques phrases son expérience et sa pensée et ces phrases sont des étincelles dans la nuit tant elles concentrent une connaissance, cette dernière parsemant l’ensemble de l’ouvrage. Il y a clairement quelque chose de ce livre, quelque chose de profond, qui touche l’âme, parce qu’il parle de nous en fin de compte. Un regard éclairant sur les difficultés inhérentes à l'ethnographie, à l'ethnographe à la limite du paradoxe, mais qui invite à l'humilité et à la prudence lorsqu'on se met en juge des Autres. Il ne s'agit pas tant de tolérance ou de relativisme que de dépasser ces eux écueils. Il y a plusieurs exemple de sa lucidité, que ce soit sur la colonisation ou le tourisme de masse qui défigure le littoral et de leur évolution au cours du temps, déliquescence qui rejoint la décadence du monde. Page 142 : "Aujourd'hui, le souvenir du grand hôtel de Goiania en rencontre d'autres dans ma mémoire qui témoignent, aux deux pôles du luxe et de la misère, de l'absurdité es rapports que l'homme accepte d'entretenir avec le monde, ou plutôt qui lui sont de façon croissante imposés". On ne peut mieux parler de l'aliénation. Page 478 on peut découvrir que, selon l'auteur, la fonction même d'un temple est la place où affirmer notre liberté et explorer les limites de notre sensualité. Dit comme cela, au delà d'une surprise, car cela n'est pas ce à quoi me ferait penser un temple de prime abord, l'auteur nous invite à dépasser nos clichés, nos préjugés, par a confrontation de vécu, d'idées, mais surtout de la différence. Là aussi il ne s'agit pas que de tolérance. Mais pour en découvrir la substantifique moelle je vous inciterais à lire l'ouvrage dans son intégralité. Car je pourrais aussi citer cette phrase lumineuse (p. 490) : C'est alors que l'Occident a perdu sa chance de rester femme (J'y vois un lien fort avec Le mythe du péché originel)  Une très belle phrase qui conclut toute une analyse et un raisonnement, une phrase belle en elle-même mais qui peut paraître abstruse décorrélée de son contexte. De même p. 493, un vibrant hommage au bouddhisme : "Qu'ai-je appris d'autre, en effet, des maîtres que j'ai écoutés, des philosophes que j'ai lus, des sociétés que j'ai visitées et de cette science même dont l'Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l'arbre ?" Il ne fait qu'écrire ce que je pensais confusément tout bas. En ce sens ce livre est un recueil de sagesse pour moi. Il me correspond et me complète. Il tisse les liens avec mes autres réflexions, occupations et préoccupations. Dire que ce livre m'a enchanté serait en deçà de la réalité. Il y a des pages que je pourrais recopier dans leur entièreté (page 495 par exemple) et qui me rappelle Bienvenue sur la voie. La page 496 fait une digression sur l'entropie, s'interrogeant sur l'anthropologie qui serait de l'entropologie (Joli, non ?) mais dont la conclusion s'oppose à la vision de Trinh Xuan Thuan, dans Chaos et Harmonie par exemple. Ce dernier voit la vie, la conscience comme la force qui s'oppose à l'entropie justement. Mais je peux rejoindre l'auteur lorsqu'il dit : "Quant aux créations de l'esprit humain, leur sens n'existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu'il aura disparu", qui rejoint (p. 495) "Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui", manque plus que la corde pour se pendre ... La page 497 m'a fournit l'idée d'un tableau symbolique (Donc pas abstrait / incompréhensible, ni trop figuratif ce qui ne m'enchante pas pour l'instant) je n'ose dire style Magritte que j'admire mais disons dans ce sens. Même si quelques rigolos estiment la pensée de Lévi-Strauss dépassée, soit-disant parce que depuis il y a eu la théorie des jeux, outil essentiel pour les ethnologues modernes, j'estime pour ma part qu'il y a bien plus qu'une "méthode" et que les pensées de l'auteur son aussi enrichissantes sinon plus que la méthode, dépassée ou pas, qu'il aurait fondé. Je ne puis que recommander chaudement la lecture de cet ouvrage qui est bien plus enrichissante que mon article réducteur qui rend compte insuffisamment de sa profondeur. J'aime bien l'excipit, un peu longue à citer, et qui se termine par chat. Tristes Tropiques porte terriblement bien son  nom. Il montre aussi la violence du monde, j'ajoute ma troisième peinture que je trouve appropriée pour ce livre.
Tab n°3 : Violences Urbaines



Car nous vivons dans plusieurs mondes, chacun plus vrai que celui qu'il contient, et lui-même faux par rapport à celui qui l'englobe.
Claude Lévi-Strauss (p. 495). 

Cette citation ferait une bonne idée de tableau avec des cercles enchâssés ... je vais y réfléchir.

Note : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

Keeper of the lost cities by Shannon Messenger

1.21 gigawatts ?!
Keeper of the lost cities by Shannon Messenger (Aladdin, 512 pages, 2013)

Incipit :
"Miss Foster !" Mr. Sweeney's nasal voice cut through Sophie's blaring music as he yanked her earbuds out by the cords.
J'ai tellement apprécié la série La Passe-Miroir (Tome 1, Tome 2, Tome 3) que j'étais frustré de devoir attendre le tome 4 en novembre et qu'il me fallait trouver un substitut rapidement. Mon dévolu s'est jeté sur une série prometteuse d'après les notations que j'ai pu consulter. Et de toute manière il me faut lire de l'anglais régulièrement pour entretenir alors la série de Shannon Messenger tombait à pic. Cela commence doucement, un peu comme le premier volume d'Harry Potter, puis cela prend de l'ampleur petit à petit, avec un mystère qui va en s'épaississant et qui ménage un cliffhanger m'incitant à lire le tome 2. Comme Ophélie dans La Passe-miroir, il s'agit ici d'une héroïne, Sophie. Elle découvre que sa famille n'est pas sa famille, qu'elle a été adoptée. Comme le suggère son nom de famille, Foster (Foster parents sont des parents adoptifs), mais il y a mieux, elle n'est pas humaine. C'est une elfe et son monde naturel sont les citées perdues, l'Atlantide et autres, qui ont été masquées aux humains (et ont créé les mythes que nous connaissons). Elle a aussi des dons particuliers, elle a notamment une mémoire eidétique (Humm cela m'arrangerait grave, mais bon petit oubli lors de la conception, sans doute) et un mystère plane autour de son existence même.  Elle va à l'école, elle à a plein de choses à apprendre sur les elfes et leurs pouvoirs, se fait des amis, du classique quoi, puis il y a des forces hostiles qui vont se déclarer. Enfin hostile, on sait pas trop. Les liens avec ses amis ou sa nouvelle famille adoptive sont bien amenés, c'est touchant, il y a quelques passages forts, émotionnellement, certainement parce que cela touche quelque chose de personnel. Je ne sais si la série tient sur la longueur mais ce premier volume est pas mal du tout.

Ce n'est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l'imagination.
André Breton (Dans la préface du Manifeste du surréalisme, que je viens de commencer)

Note : AAAAAAA

lundi 2 septembre 2019

Le chaos et l'harmonie de Trinh Xuan Thuan

Mandelbrot for President !
Le chaos et l'harmonie. La fabrication du réel de Trinh Xuan Thuan (Folio Essais Gallimard, 603 pages, 2000)

Incipit :
Nous assistons en cette fin de XXe siècle à un véritable bouleversement dans notre façon de concevoir le monde.
Tab n°2 : Fluctuation Quantique
Un livre passionnant, comme tous les livres de Trinh. Chaos et harmonie sont intrinsèquement liés. Mieux que ça, s'il n'y avait que la perfection et pas une once de chaos alors nous ne serions pas là. Ce livre reprend les thématiques chères à l'auteur, qu'on retrouve même dans son dernier ouvrage Vertige du Cosmos, l'auteur brode sans fin avec à chaque fois un éclairage sur un point spécifique. Il y a des fulgurances comme la conséquence d'E=MC2, je suis matière mais aussi énergie, et donc en fait ... de la lumière ! Nous sommes constamment bercés dans la lumière (les ondes électromagnétiques comme la radio, le GSM) et des milliards de neutrino nous traversent à chaque secondes. Ce ne sont que quelques remarques parmi d'autres, que je connais pour la plupart mais que ne cessent de me surprendre. Mandelbrot, fractales, espaces chaotiques, l'auteur montre que le chaos est partout en fait, en nous, dans l'Univers, et que c'est lui qui est à l'origine du déséquilibre matière/antimatière et qui a permis la naissance de l'Univers ... Wouha ... énorme non ? Rien n'est maîtrisé ni maîtrisable, les phénomènes dits émergents sont concomitant au réel, et si tout ne part pas en vrille c'est parce que cela reste local. Ce livre est une excellente synthèse à la physique des particules, le monde, l'Univers et le reste. Il me faudrait déjà le relire. Mais je vais pencher pour en lire un autre du même auteur, consacré uniquement à la lumière justement. Pour ceux que cela intéresse, non je n'ai pas déjà abandonné la peinture ! Après un premier tableau, j'en ai fait un deuxième, Fluctuation Quantique (Acrylique, 30x40cm, 30 août 2019) alors là c'était pas la joie, plutôt l'agonie, le chant du cygne, bref en quelques mots je n'ai pu faire ce que j'avais en tête. Manque de maîtrise totale. Frustration. Cela se ressent un peu dans le résultat final, non ? Mais d'un autre côté pourquoi peindre ? Pour être célèbre (Faut peut-être pas déconner ...) ? Pour la gloire (Et ta sœur ?) ? Pour le fun ? Un petit peu mais il y a plus. Non, pas juste illustrer un article de temps à autre. Cela me pousse à d'autres réflexions. Mais j'en parlerais peut-être une autre fois. Encore qu'il est plus important que chacun y cherche quelque chose pour soi que de savoir ce que moi j'y vois. En ce qui me concerne cela illustre bien le chaos (la fluctuation quantique du bas du tableau) et l'harmonie (le cosmos du haut du tableau). J'y vois aussi plein d'autres choses mais au final c'est ce que cela peut vous apporter, vous révéler à vous-même qui prime sur ma vision, qui ne peut être que subjective et limitée  à mon essence et donc de peu d'intérêt pour vous.

Nous n'avons aucune idée de 96% du contenu de l'univers!
Le renard de Saint-Exupéry ne croyait pas si bien dire quand il confiait au Petit Prince:
"L'essentiel est invisible pour les yeux" 
Trinh Xuan Thuan

Note sur le livre de Trinh : AAAAAAAAAAA

dimanche 1 septembre 2019

La passe-miroir livre 3 : La mémoire de Babel de Christelle Dabos

Babel, où E.D. ?
La passe-miroir livre 3 : La mémoire de Babel de Christelle Dabos (Gallimard jeunesse, 496 pages, 2017)

Incipit :
L'horloge fonçait à toute allure. C'était une immense comtoise montée sur roulettes avec un balancier qui battait puissamment les secondes.

L'auteur arrive à se renouveler sans aucun problème. Cela semble tout simple pour elle. C'en est même fascinant. C'est là qu'on réalise que lorsqu'un monde imaginaire est suffisamment bien élaboré, construit, riche, alors il est possible de se projeter dans de très nombreuses histoires. Au point que j'ai été surpris d'apprendre que le quatrième volume, que j'attends avec impatience, sera le dernier. Il aurait été possible de faire sept volumes, comme pour Harry Potter, voire plus, soyons fou. Dès la fin du premier chapitre c'était parti. Quand aux dernières centaines de pages, j'ai lu au moins 4 heures d'affilée pour le terminer vendredi soir. Non que j'étais pressé particulièrement mais j'étais envouté et je voulais savoir ... Il y a plusieurs passages très touchants, que personnellement j'attendais sans être totalement sûr qu'ils arrivent. Une nouvelle arche, avec des références bibliques, Babel ce n'est pas rien comme symbole, sur la division, sur les langues et autres ramifications que l'auteur tisse avec délicatesse et subtilité. Ce n'est pas un secret, l'auteur a mis beaucoup d'elle dans cette saga. Je la perçoit à certains endroits et au travers de Victoire. Un corps capricieux et un double astral qui s'évade comme son esprit pour écrire cette histoire. L'histoire ne manque pas d'humour et là aussi c'est fait avec grâce, comme ce Mirage qui veut "sauver les apparences", ha ha trop drôle. Il aurait pu ne pas vouloir "perdre ses illusions" mais trop évident. Un livre chatoyant, touffu, étincelant de vie, d'émotions, de malice, de suspense. Babel est ce meilleur des mondes où certains mots sont proscrits, où l'histoire est réécrite, un peu comme dans 1984 d'Orwell ou Les falsificateurs d'Antoine Bello (Je n'ai lu que le premier) et qui m'évoque cet essai History : why it matters de Lynn Hunt. Au delà de ce genre de détails, il semble qu'il y ait plusieurs entités divines, c'est un peu gnostique sur les bords, avec un Dieu et un démiurge ? Une vision qui flirte avec la dualité, comme dans le roman La révolte des anges d'Anatole France. Peut-être en sauront nous plus dans la dernier volume. C'est un livre plutôt subversif, il serait certainement mis à l'index sur Babel ... Bref, cette série est de qualité, j'adore ! Ophélie for President !

Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l'apparence de la solidité à ce qui n'est que vent.

Il est des idées d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire.

En ces temps d'imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire.

George Orwell

Note : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

vendredi 30 août 2019

A corps et acrylique : naissance

Lumière & joie de moi-même (Acrylique, 1 tableau 30x40 cm, 25 août 2019)

Tab n°1 : Lumière et Joie



Oui ce blog privilégie la lecture (.. et autres pensées !! ha ha bien joué non ?). Donc le langage. Et donc le langage visuel ? Des signes visuels ?  Ce que ne dédaignerait pas Umberto Eco ni le groupe Mu. Je disais dans un précédent article que je découvrais de nouvelles choses. Il s'agit de la peinture acrylique. Peindre c'est aussi s'interroger sur l'art et son appréciation, découvrir un nouveau langage et pouvoir parler de choses indicibles, autant que faire se peut. Dépasser la vision binaire j'adore/je déteste et explorer différents états. Il y en a plusieurs, disons quatre. L’état « j’aime j’aime pas » ne se résume pas à cela, c’est un axe, du Wahou épaté, capté, au Oulala je déteste avec toute une palette de nuances entre les deux, y compris cela m’intrigue, il y a quelque chose mais je ne vois pas quoi etc. C’est un état important, nous ne sommes pas des machines mais un amas d’émotions, et le premier regard touche l’âme, c’est un ressenti immédiat, pulsionnel, reptilien. L’autre état est l’état culturel, c’est l’amoncellement de savoirs, sur l’histoire des arts en général, un en particulier, les échanges avec des amis, les lectures de revues, des cours, les visites d’expositions, bref du vécu autour de l’art en général, longue sédimentation de connaissances mélangées à des émotions et de l’intérêt intellectuel, c’est aussi la connaissance intime d’un groupe, d’un auteur, faire partie d’un groupe de fan, et la socialisation qui va avec, bref c’est assez vaste, touffu et complexe, autant l’état « j’aime j’aime pas » est fulgurant que celui de l’état de culture est lié au temps, à la mémoire,, à un mélange longuement décanté. L’autre état que je vois est celui de la technique, le comment de la construction, de l’échafaudage, la structure, la composition, l’agencement, la rythmique, la gestuelle, ce sera le solfège pour la musique mais aussi la structure d’un opéra, ses codes (qui relèvent aussi de la culture et est un reflet de la société), il est même possible d’aimer un air de violon pour sa technicité, sa difficulté à le réaliser, savoir que seul quelques individus en sont capables, même si esthétique est difficulté ne sont pas obligatoirement corrélés (Vaste sujet que je ne développerais pas ici). Il y a peut-être aussi l’état intellectuel, celui qui va analyser, déstructurer et prendre plaisir à ce processus. Il est bien entendu que tous ces états décrits se mélangent dans des proportions variées et mouvantes. Il en résulte lorsqu’on prend le temps devant un tableau d’une vision agrégeant ces différents états. C'est un calcul global et immédiat, un peu comme l'ordinateur quantique. Je ne sais si ce mélange est plus intense qu’un seul de ces états, s’il est plus dense, plus édifiant que si un seul état était "développé", que le premier état par exemple. Je pense intuitivement que oui, que le multi-état enrichit et épaissit notre être. Je pense qu’acquérir de la technique va développer mon état technique et donc un nouvel angle pour apprécier la peinture, ce qui va ainsi nourrir mon état culture et modifier probablement mon état « j’aime j’aime pas » en quelque chose de plus ramifié, bref pratiquer c’est se découvrir, c’est être, c'est se développer, c'est déployer ses ailes. D’où l’intention de peindre un jour, ce qui me trottait dans la tête depuis des années mais rien ne se déclenchait, pas de masse critique, d’autres enjeux plus immédiats à envisager. Mais cet été après des échanges avec un ami, une visite de galerie d’Art (Soulages et Hartung), puis la découverte délicieuse qu’un de mes collègues venait de s’y mettre, et vraisemblablement que le moment était venu après cette fin d’année de travail difficile, de recherches plus intensives de spiritualité, cela s’est déclenché. Je vais même relire Du spirituel dans l’Art et dans la peinture en particulier de Kandinsky, je l'ai commencé il y a deux jours J’ai regardé plusieurs vidéos pour me faire une idée, en particulier le canal youtube d’Anthony Chambaud, son site web et ses conseils en livret, et je potasse quelques ouvrages sur l’Art abstrait, dont « Abstract Painting: The Elements of Visual Language » de Jane Davies, qui fait écho à Arnaud Desjardins, qui rappelle, dans Bienvenue sur la voie que le langage est symbolique et qu’en tant que tel un mot ne recouvre pas exactement une définition, mais qu’il dépend du contexte, de l’idée que s’en fait le locuteur, etc. Idem pour le langage visuel. Et les éléments abstraits aussi bien que figuratifs sont les briques d’un langage comme les éléments d’une équation que manipule le mathématicien, il n’est donc guère étonnant que Cédric Villani dans son livre Théorème vivant s’ébahissent devant la beauté d’une formule. Je n’ai pas trop envie de faire du figuratif, de faire une chien, une tasse ou un paysage. D’une certaine manière je sais déjà le résultat à peu de chose près. Je ne trouve pas cela excitant. Cela ne laisse pas de part à l'instinct, à la découverte, c'est purement esthétique d'un certain point de vue. Pas assez de liberté selon moi. J’ai beaucoup d’affinités avec Anthony Chambaud, qui m’a, de surcroît, fourni deux éléments déclencheurs lors de la réalisation d’une peinture abstraite : lâcher-prise et libérer ses pulsions. Cela me parle grave. C’est un peu Rorschach à l’envers. On produit la tâche d’encre qui nous révèle plutôt que d’interpréter celle d’un autre. Produire la tâche d’encre est se révéler à soi-même, c’est essentiellement un travail sur soi, de soi, peut-être même en partie pour soi dans une boucle rétro-active. Certaines peintures laisseront libre, ouvert à la sérendipité, à la contingence, d’autres seront réfléchies à l’avance mais ne proviendront ni l’une ni l’autre totalement d’un chaos aléatoire, il y a un germe au départ. Ce n’est pas du bruit que l’on produit mais une symphonie. Une symphonie très personnelle, qui pourrait entrer en  résonance chez certains. Il y aussi une part spirituelle et d’art thérapie, deux éléments qui signifient quelque chose pour moi, que je ne vais pas développer ici. Sur youtube on trouve de quoi faire des peintures « automatiques », notamment avec le technique du pouring, mais même si le résultat est assez bluffant cet aspect « automatique » ne m’attire guère. Il faut bien commencer un jour, j’ai voulu faire simple et compliqué et, comme le dit Anthony Chambaud, il faut savoir s’arrêter à temps, ne pas charger la toile. Il est recommandé de travailler au début sur du 20x20, mais j’ai l’impression qu’il s’agit d’un timbre-poste, j’ai besoin d’un peu d’espace, j’ai opté pour le 30x40. Son petit nom est « Lumière & Joie ». J’avais d’abord pensé à des titres un peu barré comme « Décomposition asthmatique hydrofuge» ou «  Naissance eschatologique astringente» dans l’esprit de mes photos mais au final je suis toujours subjugué en lisant Trinh Xuan Thuan de voir et comprendre comment la lumière nourrit aussi bien son métier d’astrophysicien qu’elle est source de vie par notre étoile, et qu’elle nous permet en plus de remonter le temps, qu'enfin, sans être exhaustif, que c’est une des quinze constantes de notre Univers. C’est aussi le Fiat Lux de la Genèse, le big bang des scientifiques, signe annonciateur de notre accouchement cosmique, l'un des raisons de cette giclée de rouge sur la toile. Joie car cette première peinture a été une intense source de joie justement, de sérénité aussi, avec l’usage de couleurs primaires, primales, me connectant peut-être aux joies ressenties par mes frères et sœurs de la grotte de Lascaux il y a 18 000 ans bien après du Grand Bond en avant (Voir Le labyrinthe des os) mais tout de même à mon échelle cela me connecte à eux, à mon passé paléolithique. N’avons-nous pas quelques gènes de Neandertal ? Et cela m’a permis de découvrir qu’une autre amie, Véronique, faisait depuis des années de l’art plastique. Il n’y a pas de hasard, qu’une suite infini de coïncidences signifiantes qu’il nous suffit de lire. Et puis il m’arrive de côtoyer Hervé Gouzerh et la prochaine fois que je le croise, je devrais pouvoir lui poser quelques questions plus abouties, plus abouties que celles ne dépassant guère l’état « j’aime j’aime pas » justement. Je me retrouve à un carrefour où différents chemins, spiritualité, écriture, lectures, etc se retrouvent, me sentant de plus en plus complet d’une certaine manière.

Est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure de l’âme. Est beau ce qui est beau intérieurement.

L’artiste est la main qui par l’usage convenable de telle ou telle touche met l’âme humaine en vibration.

Créer une œuvre, c’est créer un monde.

Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement.

Wassily Kandinsky

jeudi 29 août 2019

La passe-miroir livre 2 : Les disparus du Clairedelune de Christelle Dabos

Tchou tchou au 9 3/4
La passe-miroir livre 2 : Les disparus du Clairdelune de Christelle Dabos (Gallimard jeunesse, 704 pages, 2018)

Incipit :
Ophélie était aveuglée. Dès qu'elle risquait un regard par dessous son ombrelle, le soleil l'assaillait de toute part : il tombait en trombe du ciel, rebondissait sur la promenade en bois verni, faisait pétiller la mer entière et illuminait les bijoux de chaque courtisan.


Fin du suspense lié au cliffhanger de la fin du premier tome, puis un début relativement tranquille mais après le suspens repart de plus belle, devient diablement tangible, l’histoire se densifie, s'intensifie, se mystérifie, l’univers imaginé par l’auteur se complexifie avec grâce. Jeu des apparences, du savoir paraître, des hypocrisies. Jeu de pouvoir, intrigues aux ramifications retorses. Des personnages qui évoluent et offrent des aspects nouveaux, en particulier Thorne, d'une beauté tragique. Ophélie est malmenée, se trouve au milieu d'un maelström, mais elle s’affranchit de son chaperon, de sa mère, de son « conjoint », de la pression sociale, du pouvoir de l’esprit de famille, de Dieu, pour être in fine elle-même. C’est une anarchiste au sens politique (pas au sens dénaturé et commun de c'est le bordel), ni Dieu ni Maître, qui prend ses propres décisions, qui se libère, le tout avec bienveillance et compassion, une anarchiste bouddhiste en somme, qui est attentive aux autres et à elle-même, et qui cherche à être cohérente, congruente pourrait-on dire, son pouvoir de passe-miroir lui sert d’avertissement, elle se doit d'être transparente à elle-même pour se dépasser, belle image liée à son pouvoir de Passe-miroir, mûrir, c''est-à-dire non d'avoir à trouver un sens mais de donner un sens à sa vie. Comme Harry Potter l’héroïne fait preuve de courage, d'indépendance, de maturité, suivant en cela tous les bons codes des contes pour nous faire grandir en même temps qu'elle, pour un monde qu'elle veut meilleur, sans sacrifier aux siens et trouvant toujours du bien dans les autres. L'histoire développe également une belle parabole sur le libre-arbitre. Un livre majestueux qui confirme la trajectoire asymptotique débutée dans le premier volume et tend vers l'excellence. Le jeu des illusions en strates apparences sociale / apparences sensorielles /  apparences mentales roucoule aussi bien dans la grotte de Platon que sur les plates-bandes de Matrix ou les méandres syncopées de Dune, mais surtout joue la symphonie poétique d'un hymne à la liberté.

L'homme est une marionnette conscience qui a l'illusion de la liberté
Félix Le Dantec

Note : AAAAAAAAA cosinus (Alpha)