dimanche 28 avril 2013

L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk

L'homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk (Broché, Editions Attila, 422 pages, 2013)

Ne perdez pas votre temps à lire cet article. Lisez ce livre. Il ne devrait pas vous laisser indifférent. Un livre qui élève l'âme. Et puis lire cet article peut en dévoiler quelques ressorts. Croyez moi : lisez le.

Note: je n'ai pas lu la postface, de Jean-Pierre Minaudier, le traducteur, avant ce billet. Je l'ai lue après et elle est édifiante.

Une belle édition papier, une couverture agréable au toucher avec une illustration magnifique qui couvre l'ensemble de celle-ci, un doux papier, une odeur agréable, que du bonheur. Le genre de livre qui, lu sur une liseuse, perd une partie de son charme et ce serait pour le coup dommage. Un grand merci à l'éditeur (dont la liste d'ouvrages à la fin m'intrigue et mérite une exploration plus poussée)


L'illustration (Denis Dubois) choisie avec soin, un aspect tribal voire primitif, avec son aspect fantastique et irréel, est en parfaite adéquation avec la poésie et la culture païenne qui se dégage de l'ouvrage.

Le titre est idéal : L'homme, au singulier, car il s'agit du dernier. Comme dans Je suis une légende de R.Matheson. Qui savait, le savoir, la culture, les mythes fondateurs, et son corollaire la bêtise humaine.La forme au passé est bien choisie. La langue, à la fois communication entre les peuples, avec la nature et dans le cas ici avec les serpents mais aussi la non communication, l'aveuglement. Enfin des serpents, symbole fort, très connoté religion, mais aussi qui suggère le changement, la mue. Et cela n'est pas anodin. Bon cela m'a aussi rappelé les Serpentards et le fait qu'Harry parle la langue des serpents ...comme quoi le serpent a une place particulière dans nos imaginaires.

Un livre d'une écriture fluide mais d'une profonde densité, un roman sur la compréhension du monde, sur la fin d'une époque. Comme le test de Rorschach, c'est le genre d'ouvrage où nous pouvons projeter nos visions, nos interprétations, nos idéologies et avec L'homme qui savait la langue des serpents elles sont multiples et variées.

A sa lecture cela m'a rappelé des foisons d'images et de livres lus. Pour n'en citer que quelques-uns, L'enchanteur de Barjavel pour le changement d'époque et la perte du lien avec la nature ou encore Collapse de Jared Diamond pour l'explication incroyable des fins brutales de certaines civilisations. C'est un peu le cas ici, accompagné d'un regard critique sur la modernisation et de la fin d'un monde. Également Pourquoi j'ai mangé mon père sans les anachronismes des idéologies politiques (qui en font toute sa saveur). Et enfin les ouvrages de Joseph Campbell sur les mythes archétypaux. Pour un film ce serait La forêt d’Émeraude de John Boorman.

Il y  plusieurs lectures possibles, je ne prétend pas avoir la bonne, mais c'est surtout pour souligner que ce livre est riche de réflexions à plus d'un titre et qu'il devrait susciter en vous une myriades de pensées et de sentiments.

En quoi se moderniser, s'asservir d'une certaine façon à la technique ou à la technologie nous libère vraiment ?

Ne pas croire que le monde de Leemet serait "mieux" que le monde du village, la rencontre avec les anthropopithèques dans une mise en abyme fort à propos, évite cette vision facile voire simpliste. Il serait possible d'y voir un auteur réactionnaire ou conservateur. Je ne le crois pas, je pense qu'il y a plus, beaucoup plus. Il est inutile de se battre contre le sens du vent, la pluie ou le soleil il est seulement possible de s'y adapter. Le changement de nos civilisations c'est aussi un peu ça. Et ce livre le démontre de façon lumineuse.

Qu’est-ce que nos croyances nous apportent ? dans quelles mesures sont-elles meilleures ? A partir de quel moment elles peuvent nuire et sombrer dans l’excès et l'intégrisme ?

La modernité nous apporte confort mais aussi asservissement. Dans quelle mesure cette modernité est une acculturation, une dégradation d'un savoir voire la disparition complète d'une civilisation ?

A un certain niveau la technologie est indiscernable de la magie. Cette dernière sert également à masquer notre incompréhension du monde mais tout aussi bien servir de ciment social.Cela n'est pas la moindre des ambivalences dans le livre.

C'est semble-t-il une parabole de l'histoire du peuple estonien mais il est possible d'y voir beaucoup d'autres choses y compris la désertification de nos campagnes et les technologies qui nous asservissent (ou dont nous sommes de plus en plus dépendants au point de ne même plus être capables (seuls) de les créer, les concevoir, de les réparer, de les comprendre.

C'est aussi une vue de la complexité croissante de nos civilisations et de la perte du lien avec la nature dont le réchauffement climatique n'est qu'un des derniers avatars.

La magie fait partie du récit et il est nécessaire de noter qu'à un certain niveau, la technologie ne peut se différencier de la magie, même s'il nous parait naturel de téléphoner avec un cellulaire la plupart d'entre nous ne savent pas comment cela fonctionne et encore moins en fabriquer un. Pour quelqu'un dont ce n'est pas la culture ce serait de la pure magie.

Ce livre sous l'apparence du conte, de la fable, de situations loufoques (les plantigrades et leur charme fou) ou d'idées incongrues (le pou géant) fait œuvre de spiritualité (énormément de réflexions sur les croyances), de psychologie sociale (manipulation, relations interpersonnelles, phénomènes de groupe, conformisme), de philosophie de la vie (la nature, la ville, l'éducation, tolérance, humanisme) entre autre.Certains passages ont évoqué en moi  le mythe de Sisyphe ou la fable de La Fontaine Le chien et le loup.

Des symboles forts parsème cette histoire. B. Bettelheim aurait pu l'inclure dans son livre Psychanalyse des contes de fées tant il y en aurait à dire.

Genre roman total où j'ai eu l'impression de tout apprendre (l'essentiel) de la vie et des grandes questions. Rien que pour cela ce livre est fascinant et je lui prédis un succès fou (Genre prix Goncourt des Lycéens).

Difficile d'en faire l'éloge en dehors d'un résumé tant il y a de choses à en dire. Et pourtant cela semble écrit avec une étonnante facilité.

Extraits :

"Il y a tant de choses que nul ne saura jamais plus".
"../.. mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."

"C'est une vieille coutume de guerre : ça ne se fait pas de laisser trainer les crânes ennemis, on les sculpte élégamment pour en faire de la vaisselle. Question de politesse. Si tu as le temps de tuer quelqu'un, tu as aussi celui de travailler son crâne."

Une révélation. Un livre impertinent, drôle, féroce, violent, triste et intelligent à ne pas rater. Si je ne présente qu'un livre à la prochaine réunion du Club de Lecture c'est clairement celui là sans aucune hésitation.

Note : 10/10

samedi 27 avril 2013

Comment (bien) rater ses vacances d'Anne Percin

Comment (bien) rater ses vacances d'Anne Percin (Lu en kindle, Broché, 224 pages, Éditions du Rouergue, novembre 2010)

Les vacances d'un ado sarcastique, Maxime, qui se retrouve seul, ses parents sont en Corse, sa soeur est en colo et sa grand-mère vient subitement d'avoir un infarctus!

Sur le conseil d'un membre du club de lecture La Marguerite, je l'avais ajouté dans ma P.A.L. et puis, comme souvent, j'ai eu soudain l'envie de le lire, alors que j'avais d'autres ouvrages en cours. Incroyable encore un livre qui cite Dante (l'Enfer ...) que je lis en parallèle (car des vers du XVème siècle ce n'est pas limpide), j'en dirai plus lorsque je ferai une entrée sur la Divine Comédie.

Notre héros, jeune ado de 17 ans, se retrouve à tout devoir gérer. Nous allons le suivre dans une succession d'évènements imprévus nappés de remarques désopilantes.Il va devoir apprendre à faire la cuisine (oulà), faire des achats, se rappeler de la PLS (si, si, cela va lui être utile ... comme faire le 15), s'occuper du chat Hector etc. tout en menant ses activités d'ados, les réseaux sociaux en premier lieu. Et puis bien sûr régler ses angoisses d'ado (le sens de la vie, d'où je viens, où vais-je, dans quel état j'erre ?). Et ça va être Rock&Roll !!

Anne Percin signe un livre éminemment sympathique sur le passage à l'âge des responsabilités avec un texte bourré de traits d'humour.

Par certains côtés cela me rappelle le rythme de "Maman j'ai raté l'avion" avec un héros de 17 ans et sans les méchants qui lui courent après, mais parce qu'il se retrouve seul à faire face et que sa vie va être assez mouvementée voire rocambolesque. Le tout mâtiné de relations parents enfants savoureuses.

Une histoire bien menée, quasiment sans temps mort, avec des phrases punchline et des références variées (musique, littérature) qui amuseront même les plus âgés (ça c'est pour le côté "post-modern", recyclage d'humour potache, de sitcom et l'univers référentiel jusqu'à la pub).

Les ados y trouveront également leur compte, après tout c'est un livre pour eux initialement, et apprécieront Maxime, ses angoisses, son regard décalé très drôle sur le monde et son premier amour ... Des vacances qui ne seront pas si ratées que ça ...

Extrait :
Je le regardais, essayant de comprendre pourquoi il me vantait Mamie comme s'il avait l'intention de la vendre sur eBay.

Et ce n'est pas la plus drôle, les lettres aux parents sont hilarantes. Mais ce ne serait pas sympa de dévoiler plus de pépites. A découvrir !!

Note : 9/10

mercredi 24 avril 2013

Le château des Carpathes de Jules Verne

Le château des Carpathes de Jules Verne (Poche, 213 pages, édition de 2011, publié en 1892)

Un château dans les Carpathes, déjà rien que cela et le décor et l'ambiance sont plantés avec des réminiscences sur le mythe de Dracula sous-jacent et l'imaginaire afférent. Et pourtant le roman de Bram Stoker a été publié en 1897, après celui de Jules Verne. L'histoire n'a que peu de points communs mais je sentais l'ombre de la mythologie derrière mon épaule.

Jules Verne utilise les superstitions d'un village, la forte suggestibilité des individus, pour mettre en place une histoire fantastique nappée de mystère, de drame et d'amour.

L'histoire est envoutante, avec des personnages bien typés et une intrigue assez bien menée. Le côté éducatif est moins prégnant que dans "20 000 lieux sous les mers" et ses longues descriptions par exemple, mais la science et le savoir sont bien sûr mis en avant, notamment dans une fin un peu abrupte à mon goût, sans toutefois nuire à l'ambiance sombre et mystérieuse et au plaisir général. Un mécanisme fait penser à un stratagème utilisé par les illusionnistes de l'époque dont Jules Verne a pu s'inspirer puisque Robert Houdin était son contemporain.

Je souhaitais découvrir les Jules Verne que je n'avais jamais lus et celui-ci m'a enchanté. Un bon moment de détente, de dépaysement. Le sort tragique de la Stilla et ses conséquences m'ont surpris de la part de Verne. Et c'est une bonne chose !

Et puis j'apprécie cette édition de poche, avec sa page de garde rouge rappelant les éditions Hetzel et les gravures qui ajoutent ce côté suranné tout à fait charmant.

Je crains que dans ma joie je n'en ai commandé deux autres : Le rayon vert et Les cinq cent millions de la Bégum ce qui va encore augmenter ma PAL ...

Note : 7,5/10

dimanche 21 avril 2013

L'atome au pied du mur et autres nouvelles d'Étienne Klein

L'atome au pied du mur et autres nouvelles d'Étienne Klein (Broché, Le Pommier, 86 pages, 2010)

"La physique est aux mathématiques ce que le sexe est à la masturbation".

Richard Feynman.

Guère étonnant, de la part d'Etienne Klein, de citer Feynman, pur génie qui était aussi un personnage très facétieux ... dont j'avais lu "Surely, you're joking M. Feynman!" dans lequel Feynman fait part, entre autre, de sa passion pour pénétrer les coffres forts.

De véritables histoires sous forme d'allégorie et non pas de la théorie formulée de façon profane. Cela peut être lu avec quelques notions de physique seulement.

Par exemple, Le passe-muraille de Marcel Aymé est revisité, au niveau atomique cette fois.

Un livre savoureux, offert par ma douce et tendre, qui se déguste avec joie tant il est plein de trouvailles et d'intelligence et réussit une vulgarisation éclairée et éclairante aussi bien sur des concepts pointus en physique que sur la vie en général.

Un mélange de genre réussi entre le conte fantastique, la science dure, l'art de vivre et la philosophie. Très abordable aussi bien sur la forme que sur le fond, E. Klein, aussi joueur qu'à la radio (sur France Culture notamment) s'amuse sur les concepts, les mots et insère pleins de clins d’œil comme par exemple :

Page 30 : "../.. comme si leur mouvement était sans cesse brouillé par une curieuse incertitude." faisant référence au principe d'incertitude d'Heisenberg.

page 73 : "Pas un chat. Hors les vrais." Très drôle, la blague du physicien par excellence ! Fait référence au chat de Schrödinger qu'Etienne Klein affectionne particulièrement.

Ou la version physicienne de La plume est plus forte que l'épée, ce qui donne (p. 31) : La force de ses convictions avait vaincu la matière dense.

Nouvelles pleines d'humanisme, éloges de la pensée face à l'obscurantisme ou aux intégrismes sans manquer pour autant de spiritualité , des réflexions pertinentes, plus accessible dans le genre que Gödel Escher et Bach : les brins d'une guirlande éternelle de Douglas Hofstadter mais tout aussi riche.

J'ai bien aimé aussi l'expression des tarifs exophtalmiques ... Bref, un régal, le genre d'ouvrage où je me suis senti plus intelligent juste après !

Note : 9/10

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants de Mathias Enard

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants de Mathias Enard (Poche, Actes Sud, 170 pages, 2010)

Un vrai talent de conteur qui nous immerge presque instantanément dans d'autres contrées en suivant les affres de Michel-Ange mandé par un sultan pour construire un pont.

Basé sur plusieurs éléments d'Histoire (le plan de L. de Vinci, le poète Mesihi, le pape Jules II), Mathias Enard comble les vides et nous fait voyager dans l'Orient, dans un ailleurs.

J'ai pris grand plaisir à suivre Michel-Ange, ses difficultés financières et de pouvoir , sa personnalité toute particulière, les enjeux qui suscitent les jalousies et de toucher du doigt son génie créatif.

Sous un format assez court, avec des chapitres ciselés, un moment de lecture très agréable et passionnant où je me suis senti hors du temps, plongé dans ce conte à la limite du merveilleux, un peu comme les contes des mille et une nuits.

-Nous singeons tous Dieu en son absence.
Note 7,5/10


jeudi 18 avril 2013

The Sense of an Ending, de Julian Barnes

The Sense of an Ending, de Julian Barnes (Lu en kindle, Vintage Digital, 177 pages, octobre 2011)



Ce livre qui a été  récemment traduit en français sous le titre "Une fille, qui danse" (dont je ne vois pas le rapport avec le contenu ni avec le titre original) et c'est pour cela que j'en parle aujourd'hui car j'aimerais faire partager cette histoire, que j'ai lue il y quelques mois en anglais. Je suis conscient que ma perception peut être assez différente selon que je lis le même récit en français ou en anglais. J'espère qu'en français il a le même pouvoir de suggestion et de touchante amertume. L'effet Koulechov peut également jouer, c'est normalement appliqué au cinéma mais j'estime qu'une lecture influe sur la suivante. De même après un très bon livre il est difficile d'en entamer un autre. Bon, ce n'est pas le sujet.


Un Campus. Un groupe d'amis dont une femme. L'un est amoureux. Un nouvel arrivant s'introduit dans le groupe. Peu de temps après il se suicide. Pourquoi ?

Un sujet fascinant sur la mémoire et ses différents habits : l'oubli, la déformation d'un souvenir, ceux qui sont fabriqués de façon volontaire ou ... pas.

Un horizon indépassable, la non réversibilité du temps et ses conséquences que nous découvrons beaucoup plus tard, lorsqu'il n'est plus possible de réparer ou, pire, lorsqu'il n'est plus possible de rattraper ses actes !

Un livre admirablement construit, sur la fragilité des souvenirs, ceux que nous croyons avoir, ceux que nous avons édulcorés, enfouis, mis de côté, altérés avec le temps, ceux que nous nous sommes fabriqués, bâtis sur de mauvaises hypothèses.

L'intrigue est bien menée jusqu'au bout, on déambule entre le passé, le présent, avec de fréquents retours en arrière, tout cela avec aisance et je me suis retrouvé à dévorer ce livre en très peu de temps.

Une excellente histoire qui pousse à l'introspection, à s'interroger sur ses propres souvenirs et leur intégrité. Il m'a beaucoup apporté sur la compréhension de la psyché humaine. A lire ... vraiment.

Note : 9/10

mercredi 17 avril 2013

L'heure des fous de Nicolas Lebel

L'heure des fous de Nicolas Lebel (Broché, Marabooks / Marabout, 381 pages, 2013,  genre policier)

Les vacances sont propices à de longues journées de lecture ... est-ce bien raisonnable ?

La couverture de cet ouvrage, présenté à mon Club de Lecture, m'a tapé dans l’œil et Sandrine en a fait une présentation qui a titillé mon intérêt. J'étais conquis.

Paris : un SDF est poignardé à mort. Sur ce qui semble a priori être un banal fait divers, un groupe de policier d'un commissariat de quartier va aller de surprise en surprise.
"Jusqu'à ce que mort vous sépare". C'est ce qui est écrit, et crois-en mes vingt-cinq ans de mariage, parfois on voudrait mourir pour que ça s'arrête"

"On peut pas passer tous les gonzes indélicats à la bascule à charlot, ou leur coller une quetsche dans la théière. C'est pas le Chili ici.

- Tu m'as perdu,là, dit Dossantos"

"Celui-ci tomba au sol comme une feuille qui, présomptueuse, a tenté de résister à l'automne"

Et ce ne sont que quelques extraits de tirades parmi tant d'autres qui m'ont bien diverti ! et cela en dépit d'une histoire tout de même dramatique, un mélange équilibré qui fait tout le charme de ce polar.

Un livre que j'ai lu quasiment d'une traite, un vrai page-turner comme nous pourrions dire. Une intrigue bien menée parsemée de traits d'humour dont certain m'ont fait rire aux éclats. Les clins d’œil aux textes de Michel Audiard et à ce type de langage émaillant de nombreux chapitres n'y ont pas été étranger. Mais aussi grâce à une équipe d'un commissariat de quartier à laquelle nous finissons par vraiment nous attacher et que j'espère retrouver dans d'ultérieurs ouvrages aussi bien tournés.

Le contexte social de la misère, quelques points historiques bien exploités et quelques réflexions sur le métier de policier, de la justice et de la loi ont opportunément bien densifié une intrigue dont j'ai eu hâte de connaitre la conclusion.

Au moment où j'ai lu ce livre, le contexte de l'histoire s'inscrivait étonnamment bien dans l'actualité (comme l'article sur les SDF dans les bois ainsi que l'évènement à Boston, Le Monde daté du mercredi 17/04).

Un très bon moment de lecture, distrayant à souhait et bien mené. Une réussite.

Note : 8,5/10

mardi 16 avril 2013

Je m'en vais, de Jean Echenoz

Je m'en vais, de Jean Echenoz (Broché, Éditions de Minuit, 256 pages, 1999, genre fiction)


"Avec le temps va tout s'en va ..." comme dirait Léo Ferré, le héros de "Je m'en vais " ayant, est-ce un hasard, un nom assez proche.

Je te quitte, tu me quittes, nous nous quittons. L'amour, la mort, la disparition, la fuite. Tout se délite, tout est fragile, nous sommes sur un terrain mouvant, sur quoi pouvons-nous nous raccrocher, quel sens donner à notre destinée ?

Nous suivons les pérégrinations de Ferrer, un galeriste d'art moderne qui se cherche dans un monde incertain et peu propice aux projets à long terme. L'opportunité d'aller rechercher un ancien navire abandonné au pôle ayant des œuvres Inuit rares dans sa soute va t il enfin modifier sa vie, la stabiliser, lui apporter autre chose qu'une satisfaction de vendeur d'art ?

Une écriture inventive et recherchée, pleine de figures de style sonnant juste qui font apprécier la lecture.

Une histoire qui nous laisse au final une douce amertume sur un monde individualiste qui a perdu ses certitudes et ses repères.

Note 7/10.

lundi 15 avril 2013

Eye of the Crow: The Boy Sherlock Holmes, His 1st Case de Sheane Peacock (Broché, anglais, Tundra Books, 264 pages, pour adolescent, 2007)

Grand admirateur de Conan Doyle et de Sherlock Holmes en particulier, je n'ai pu résister à lire un ouvrage dont l'ambition est de nous conter la genèse de ce personnage légendaire. Ayant dévoré beaucoup de livres pastiches ou apocryphes (comme l'excellent The Seven-Per-Cent Solution: Being a Reprint from the Reminiscences of John H. Watson, M.D. de Nicholas Meyer) , je n'avais rien lu de tel.

Ce livre nous raconte la jeunesse de Sherlock Holmes, dans un quartier pauvre de Londres (dont Whitechapel qui rappelle Jack L'éventreur). L'ambiance de cette ville à cette époque ( les années 1860) est bien retranscrite mais c'est le seul point positif. Non le choix que Sherlock ait des origines juives mais que, comme par hasard, il se voit défendre et innocenter une personne d'origine arabe comme en écho du conflit Israélo Palestinien. Sherlock est pauvre ? Le vilain est ... riche (ce ne sera pas le seul cliché). Oppositions simplistes et symbolisme facile qui affaiblissent l'ensemble. L'auteur essaye peut être de faire passer des messages mais je doute de leur portée même si l'intention est louable.

Des personnages récurrents du monde Holmésien sont conviés comme  le jeune Lestrade ou en clin d’œil comme le prénom Irène (mais il ne s'agit pas d'Irène Adler), seul amour inabouti du jeune Holmes comme en écho à celui, plus tard, avec I. Adler.

L'intrigue est assez moyenne et ne m'a pas enchanté du tout et j'ai eu plus l'impression de lire du Dickens que du Conan Doyle. L'esprit analytique de Sherlock est mal mis en valeur comme sa décision (sic) qu'il n'aura plus d'émotion (car se marie mal à l'esprit de déduction et à la maitrise du déroulement de ses plans). J'ai un peu de mal à croire que cela se décide.

Il s'agit du premier volume d'une série. Je ne compte pas abandonner pour autant, c'est dire le pouvoir de séduction de Sherlock sur moi (y compris l'excellente transposition à notre époque de la série télévisuelle britannique "Sherlock").

Note : 5/10.

Le comte de Monté Cristo d'Alexandre Dumas

Le comte de Monté Cristo d'Alexandre Dumas (Pléiade, 1450 pages)

Un pur chef d’œuvre. Un régal à lire en Pléiade, tant le support et le toucher de cette édition se prête à une telle histoire (oui, c'est purement subjectif).

Une vengeance implacable infligée avec la précision d'une mécanique d'orfèvre. Autant la nature de l'histoire que l'auteur interrogent sur les limites de la vengeance, sur le droit de disposer d'autrui que nous estimons juste de nous octroyer suite à un tort, voire sur le mysticisme dont Edmond Dantès se sent investi pour obtenir réparation et dans quelle mesure cela a un sens après un tel préjudice subi. La construction de l'ouvrage démontre un savoir faire totalement maitrisé. Un puzzle de personnages, de figurants, de calculs, de préparatifs, de manipulations qui s'emboite à la perfection.

Avec un contexte historique (avec un grand H, en particulier le conflit entre Napoléon et le roi Louis XVIII), qui s’entremêle parfaitement à l'histoire de Dantès et Mercédes et qui, par répercussions diverses, broie leur destin.

L'occasion de s'intéresser à une période de l'histoire de France où l'auteur porte un regard enrichissant sur le pouvoir de l'époque (l'argent, l'aristocratie, la justice, la politique, les réseaux), sur les lâchetés individuelles avec les conséquences terribles des actes qu'ils soient effectués par faiblesse personnelle ou par intérêt.
Que seriez-vous prêt à faire pour protéger un proche ? votre statut ? vivre avec la personne aimée ? rester intègre ?

Un regard éclairant et finement observé sur le comportement humain et ses passions. De très belles phrases qui vous transportent dans un autre temps et vous donne une vision profonde de l'âme humaine.

Je n'ai pu regarder deux adaptations tant cela me semblait éloigné des sensations éprouvées à la lecture passionnante de ce livre absolument magnifique.

Un classique qu'il faut lire. Les chapitres sont comme un feuilleton (lié à la publication originale de l'époque) ce qui est à la fois plaisant et dynamique. Je l'ai lu comme tel, dégustant chaque soir quelques chapitres tout en lisant d'autres ouvrages et cela m'a totalement enchanté de faire de cette façon.

Note 10/10

dimanche 14 avril 2013

Vivianne Elisabeth Fauville de Julia Deck

Vivianne Elisabeth Fauville de Julia Deck (Broché, Les Éditions de Minuit, 155 pages, 2012).

Une femme, Viviane Élisabeth, avec son enfant, que le mari vient de quitter, demande à rencontrer son psy en urgence et le tue. La police l'interroge mais sans preuve elle est libérée et décide de rencontrer les protagonistes de l'affaire dont un des suspects.
Le style de l'auteur met en exergue les fragilités de Viviane, les fragmentations de sa pensée, ses errements, et petit à petit nous interroge sur la personnalité de Viviane, sa perception de la réalité et donc de l'histoire que nous sommes en train de lire.
C'est un voyage au travers de l'esprit d'une personne perturbée psychologiquement, à l'instar de l'Avenue des Géants de Marc Dugain car c'est Viviane qui raconte et donc son point de vue et ses raisonnements qui nous sont rapportés.
Des passages sont écrits avec ingéniosité comme la scène d'amour avec un des protagonistes et le livre se lit avec entrain.
En revanche je me suis senti insatisfait à la fin, l'histoire est bien écrite, l'état mental de Viviane est bien rendu mais j'aurais aimé plus, sans savoir exactement dire quoi. Peut être parce que je n'ai pu m’attacher au personnage, avoir de l'empathie alors que c'était le cas, étonnamment (et c'est la force de l'auteur d'avoir réussi cela), pour le psychopathe de Marc Dugain.

Un moment de lecture agréable et éclairant sur une psychopathologie mais sans plus.

Note : 6/10.

vendredi 12 avril 2013

Le magasin des suicides de Jean Teulé

Le magasin des suicides de Jean Teulé (Poche, Pocket, 157 pages, 2008)

Petit bijou d'humour noir genre Famille Adams. Dans un monde
ambiance sombre et lugubre, un magasin qui rappelle le style inventif des farces et attrapes offre tout un tas d'objets, de la classique corde à de plus élaborés, ainsi que des méthodes et conseils pour mettre fin à sa vie. Suicide 100% garantie. La maison est sérieuse et le client est roi. Le tout dans une joyeuse mauvaise humeur.

Cet équilibre va être rompu par le petit dernier de la famille, irrémédiablement de bonne humeur et d'un optimisme sans faille. Finalement tout dépend du regard porté sur soi et les autres.

Une fin qui interpelle et pousse à réfléchir à l'instar du film "Les ailes du désir" de Wim Wenders, sur ses choix  et les sacrifices associés.

J'ai appris par la suite qu'il y avait un film d'animation adapté du roman éponyme, que j'ai regardé quelques jours après. Ce dessin animé est de bonne facture techniquement et artistiquement. En revanche il y a des choix narratifs douteux comme le regard incestueux du jeune frère et de ses copains ou la scène peu inspirée du véhicule fortement tuné qui casse tout dans le magasin avec des enceintes surdimensionnées sans parler de la fin clairement marketing et un peu lénifiante. Je préfère de loin l'ouvrage de Jean Teulé.

Un livre assez court, récréatif, qui se lit comme un bonbon (au cyanure).

Note : 9/10.

mercredi 10 avril 2013

Des noeuds d'acier de Sandrine Collette

Des noeuds d'acier de Sandrine Collette (Lu en kindle, 272 pages en broché, Denoël, janvier 2013).

Un livre étouffant sur l'enfermement, la privation de liberté, l'isolement. Un homme, Théo, passe un temps en prison après avoir blessé son frère gravement (il a sa conscience mais est complètement paralysé, à vie).

A peine sorti de prison il se retrouve l'esclave de deux vieux dans un endroit isolé. Un livre dur, impitoyable sur la perte totale de liberté et toutes les conséquences qui s'ensuivent, de la rébellion jusqu'à la soumission la plus pure.

Une description sans concession où le lecteur ressent la souffrance de Théo, sa déshumanisation progressive, de plein fouet. J'ai partagé facilement sa haine progressive face à cette injustice totale.

Une écriture efficace et un moment fort de lecture qui m'a fait resurgir des souvenirs liés à des lectures difficiles sur les camps de concentration.

Note : 9/10

mardi 9 avril 2013

Les haines pures d'Emma Locatelli

Les haines pures d'Emma Locatelli (Broché, Albin Michel, 384 pages, mars 2013).

L'histoire dans les haines pures prend place en France peu après la libération. Une femme au passé lourd revient chez sa mère autoritaire et humiliante. Elle découvre que les voisins d'origine italienne, chez qui elle a passé une partie de son enfance, sont mort. Le père aurait massacré ses enfants et la mère en serait devenue folle de douleur. Cela ne cadre pas avec le souvenir qu'elle avait de ce père adorable avec sa famille et elle va mener une enquête.
Sur fond historique de la période juste après la libération Emma Locatelli fait resurgir une réalité peu reluisante où les opportunistes (résistants de dernière minute), les saloperies (femmes tondues car ayant flirté avec l'occupant), les bassesses (lâcheté), les crapuleries (vol, prendre possession de biens) ont pu s'exprimer profitant de la situation trouble de  l'après guerre.

Ce roman d'une grande noirceur est fascinant de justesse et j'ai eu envie de le terminer rapidement, pour savoir enfin ce qui est réellement arrivé à cette famille décimée. Il s'attache aux individus, aux petites histoires au sein de la grande. Avec la haine comme thème central, de celle lancinante de toute une vie (la mère) aux haines les plus terribles. Un sentiment qui semble être le plus fort, contre lequel rien ne semble pouvoir lutter. Sans concession ce livre vous touche l'âme et ne vous laissera pas indifférent.

Sur un thème peu joyeux avec un fond historique maitrisé, d'une écriture fluide, je vous le recommande chaudement.

Note : 8,5/10.

Intrigué par le style de l'auteure, j'ai commandé Maleficus.