dimanche 30 juin 2013

Le spectre d'Alexandre Wolf de Gaïto Gazdanov

Le spectre d'Alexandre Wolf de Gaïto Gazdanov (Viviane Hamy, 154 pages, mars 2013)

Incipit :

Rien n'a autant pesé sur mon existence que le meurtre, unique, que j'ai commis : son souvenir ne m'a pas concédé une journée qui ne fût marqué par le regret.
Lors de la guerre civile de 1917 en Russie un homme en tue un autre. Pas de témoin, légitime défense, la guerre. Et pourtant ce meurtre va hanter le narrateur et avoir une incidence sur le reste de ses jours.

Un belle couverture, d'un rouge qui attire l’œil encadrant une très belle photo noir et blanc illustrant à merveille le thème annoncé par le titre.

Une reliure cousue qui souligne une édition soignée et qui met bien en valeur un texte lumineux qui n'est pas sans rappeler un auteur que j'apprécie beaucoup dans ses descriptions de l'indicible, des tourments de l'âme et des sentiments, Stefan Zweig.

La vie nous a été donnée à la condition formelle de la défendre résolument jusqu'à notre dernier souffle. 

Si on réfute la mort, on ne peut connaître le bonheur, car on n'a plus la capacité d'apprécier la valeur des meilleurs moments de l'existence, de comprendre qu'ils ne reviennent jamais, qu'on doit les savourer dans l'instant et dans leur infinie complétude.

Une belle écriture avec un style soutenu sur la mort, les illusions de la vie, l'existence, un roman psychologique qui décrit merveilleusement les états d'âmes, les interrogations et les illusions, nombreuses, qui parsèment notre vie et d'une certaine manière la mènent. La mort, omniprésente, à peine égarée lors des passages tout en finesse d'une rencontre amoureuse, pousse à s'interroger sur l'existence et son sens.

Un très beau roman, plein de sensibilité, que je conseille vivement, la mort, l'amour, la vie en somme. Merci à Lysa de nous l'avoir présenté. Excellent choix.

La postface qui raconte la destinée de l'auteur, Gasdanov, et la redécouverte de son œuvre oubliée un temps permet de mieux appréhender le texte sous un angle plus personnel.

Note : 9,5/10

samedi 29 juin 2013

Soirée littéraire à la médiathèque de Beaugency


Médiathèque de Beaugency (photo de l'auteur, tous droits réservés)

Soirée littéraire à la médiathèque de Beaugency vendredi 28 juin de 18h à 20h.
 Lysa, de la librairie Chantelivre d'Orléans, est venue nous présenter une dizaine de livres

Liste des livres présentés :
  • Léon et Louise d'Alex Capus
  • L'année des secrets d'Anjana Appachana
  • Comment tout à commencé de Pete Fromm
  • Comment trouver l'amour à 50 ans quand on est parisienne de Pascal Morin
  • La divine de Marie NDiaye
  • Moyenne de Laurence Kiberlain
  • Ida Brandt d'Herman Bang
  • Les haines pures d'Emma Locatelli
  • Le spectre d'Alexandre Wolf de Gaïto Gadzanov
  • Profanes de Jeanne Benameur
  • Désordre de Penny Hancock
  • Avant d'aller dormir de Steve J. Watson
  • Juste une ombre de Karine Giebel
  • Limonov d'Emmanuel Carrère
  • L’œil du léopard d'Henning Mankell
  • En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle
  • C'est moi qui éteint la lumière de Zoyâ Pirzâd
  • Non présenté mais sur l'étal : Calpurnia de Jacqueline Kelly

Médiathèque de Beaugency, Lysa en plein show (photo de l'auteur, tous droits réservés)
Je n'ai pu me retenir et j'ai ajouté à ma pile de lecture deux nouveaux ouvrages ... :-)

Merci à Lysa, Catherine, la médiathèque et la librairie Chantelivre !

Maudit Karma de David Safier

Maudit Karma de David Safier (Pocket, 343 pages, 2007)

Incipit :

Le jour où je suis morte n'a pas vraiment été une partie de plaisir. Pas seulement à cause de ma mort. En réalité, celle-ci est péniblement arrivée bonne sixième dans la série des pires instants de cette journée.

Un livre amusant qui n'est pas sans rappeler le film Un jour sans fin (lui-même inspiré de Replay de Ken Grimwood) où le héros se "réincarne" en lui-même chaque jour tant qu'il n'a pas compris qu'il devait lâcher prise, s'enrichir spirituellement, se tourner vers les autres, bref améliorer son karma et enfin être libéré (l'illumination) et finalement avoir ce qu'il souhaitait, naturellement, du fait de son évolution plus que de son simple désir égoïste.

Animatrice de talk-show, Kim Lange préfère assister à une remise de prix plutôt qu' à l'anniversaire de sa fille. Ce n'est que le début d'une journée qui ne se terminera pas très bien ... sa mort. Ayant accumulé un mauvais karma elle se retrouve fourmi .. c'est dire comme elle n'a pas bien agi au cours de sa vie !!!

Comme le suggère la couverture, se retrouver à nouveau humain, peut être, ne sera pas facile et différentes étapes de réincarnation seront nécessaires.

Sous le couvert d'un humour potache, cette histoire n'est pas dénuée de sentiments, la principale motivation de Kim étant de revoir sa fille, mais également de spiritualité, le bien, le mal, nos actions et le regard des autres sur nos agissements.

Ce voyage initiatique l'amènera à reconsidérer ses points de vue, sa relation de couple, le regard porté sur sa mère et finalement avoir un aperçu de la complexité des relations où tout n'est pas noir ou blanc, où tout jugement n'est pas définitif, et, d'une certaine manière acquérir, au prix fort, la Sagesse.

La parole est également donnée aux animaux, par un anthropomorphisme tout trouvé (la réincarnation) et les actions humaines à leur égard critiquées.

Un livre souvent drôle, aux répliques qui font mouche, touchant, qui suscite la réflexion, un moment de lecture sympathique, idéal pour l'été !

Note : 8/10

mardi 25 juin 2013

La nuit tombée d'Antoine Choplin

La nuit tombée d'Antoine Choplin (La fosse aux ours, 128 pages, 2012)

Incipit :

Après les derniers faubourgs de Kiev, Gouri s’est arrêté sur le bas-côté de la route pour vérifier l’attache de la remorque. Avec force, il essaie de la faire jouer dans un sens puis l’autre et, comme rien ne bouge, il finit par se frotter les mains paume contre paume, l’air satisfait.

Le personnage principal, Gouri, souhaite faire un voyage particulier, récupérer un objet dans la ville de Pripyat, située dans la Zone. Cette dernière est l'endroit délimité et interdit entourant le site de Tchernobyl après la catastrophe nucléaire.  Un récit post-apocalyptique sauf que pour une fois il ne s'agit pas de science-fiction ce qui le rend d'autant plus empathique et effrayant.

Une histoire (trop) courte des actes héroïques et désespérés d'inconnus qui ont sacrifié leur vie sur le réacteur n°4, un sale boulot payé au prix fort. Des poèmes touchants pour décrire l'indicible, de la mort lente infligée à quelques rescapés, un témoignage sensible de ces familles déplacées qui ont tout perdu du jour au lendemain. Une mélancolie intense de cette traversée féerique et mortelle, d'une beauté létale.

Un désastre technologique, camouflet à l'hybris de l'humanité, thaumaturge aux pieds d'argile avec sa cohorte de conseillers du prince aux propos lénifiants ("pas de problème de santé publique", message laconique officiel). Et les pauvres gens pour nettoyer ... et périr.

Une ambiance finement distillée, qui ne rassure pas dans un pays qui utilise abondamment l'énergie nucléaire, un livre salutaire qui se paye le luxe de la poésie sur un sujet ne s'y prêtant, a priori, pas du tout.

Note : 8,5/10

Johann Le Guillerm à 360°

Johann Le Guillerm à 360° (Actes Sud, 181 pages, 2009)

Lors d'une tournée en bord de Loire (juin 2013), en famille, nous avons assisté au spectacle de Johann Le Guillerm, avec sa troupe Cirque Ici, intitulé Secret.

Deux parties :

  • Monstration (vraisemblablement pour démonstration ou montrer) qui est un parcours-installation plein d'inventivité et de concept-art mélangeant les concepts mathématiques (notations mathématiques, notions de groupes, topologie, récursivité et fractales notamment) ainsi que trois machines à déplacement imperceptible (génial !!!) utilisant l'eau (condensation/récupération, goutte à goutte et déformation du bois, goutte à goutte et changement de volume de pois chiches !!). Plusieurs stands avec vidéos explicatives et travaux pratiques dans la foulée ...
  • Nice shoes !
  • un spectacle vivant novateur, poétique, enchanteur, abstrait, intriguant, une performance physique avec des réalisations de sculptures immenses (dont une avec bastaings et corde  !!) le tout devant nos yeux !! une tornade de fumée, du jonglage avec un avion de papier ou encore un "vélo" multi-fonction en forme de coquillage.

Je n'ai pu résister à ramener un souvenir, le livre qui expose les performances, les objets, les spectacles passés.

Très bel ouvrage illustré, qui donne l'envie de voir d'autres spectacles de lui et de sa troupe !

Note : 10/10 (Le livre mais aussi le spectacle !)

dimanche 23 juin 2013

La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel (Les éditions de minuit, 153 pages, 7 mars 2013)

Incipit :

Récemment, comme je faisais le point sur les livres que j'avais lus ces dernières années, j'ai remarqué qu'il y avait désormais dans ma bibliothèque plus de romans américains que de romans français. Pendant longtemps pourtant, j'ai plutôt lu de la littérature française.

Quelle surprise ! Je ne m'attendais pas à un tel ennui et à un tel calvaire à lire. Je me suis forcé à le terminer, par principe et parce que cela ne faisait que 153 pages (mais je les ai vues passer).

Je suis étonné. S'il s'agit d'un hommage je ne le vois pas. Une critique, elle est sans génie et pire que ce qu'elle prétend critiquer. Un pastiche ? Alors A la manière de ... de Paul Reboux et Charles Muller font tellement mieux ou Fioretto qui, avec L'élégance du maigrichon, est nettement plus drôle. Un essai ? cela n'en a pas le style.

Style médiocre, redondant à pleurer, lourd, aussi drôle qu'une collection de blagues Carambar (mais ils assument), une histoire décousue sans intérêt, grotesque. Si pour critiquer les clichés, les poncifs et les écrivains sans talent ou qui abusent de lieux communs  il faut être aussi mauvais voire pire, quelle souffrance pour le lecteur. Un privé à Babylone de Braudigan pastichait le roman noir avec autrement plus de talent, d'humour et d'ironie. Même en me disant que c'est volontaire, que c'est ironique cela ne prend pas.

Faire appel au deuxième degré ne m'a pas été d'un grand secours ni le troisième ni au delà. C'est bâclé, sans envergure, encore plus mal écrit et plus boursouflé de poncifs éculés que Cinquante nuances de Grey. Certes c'est l'objectif mais quand même,  parler de barbecue et de hot dog en quoi ces clichés "américains" les plus réducteurs font ressortir quelque chose ?

Même long de 153 pages cela m'a demandé du courage espérant à chaque page trouver l'étincelle de quelque chose. Quel effort vain de phrases mal construites pour un livre dans le livre (n'est pas Paul Auster qui veut) et une soi-disant prise de distance sur le "roman américain" !

Un désastre. Je vais aller de ce pas lire les critiques positives, j'ai du rater quelque chose. Mais quoi ? Mystère.

Note : 0/10.

Le jeu des perles de verre d'Hermann Hesse

Le jeu des perles de verre d'Hermann Hesse (Poche, 700 pages, 1942)

Remarque : il est indiqué texte intégral sur la quatrième de couverture mais cela est contredit par une note du traducteur indiquant que trois seulement des treize poèmes ont pu figurer dans cette présente édition (Note de bas de page, p.555)

Incipit :

Le propos de cet ouvrage est de fixer le peu d'éléments biographiques que nous avons réussi à découvrir sur Joseph Valet, Ludi Magister Josephus troisième du nom, comme le nomment les archives du Jeu des Perles de Verre. Il ne nous échappe pas que cet essai va, ou du moins semble aller, dans un certain sens à l'encontre des lois et des usages qui régissent notre vie spirituelle.
Hermann Hesse raconte l'histoire singulière et d'exception de Joseph Valet, qui va accéder à une communauté du savoir, en Castalie, un ordre presque religieux mais dont le dieu serait l'esprit, la culture, l'intelligence portée à son plus haut degré. Le jeu des perles de verre en est le joyau, la démonstration la plus aboutie qu'il est possible d'atteindre dans les hautes sphères de la pensée.

Un ouvrage atypique, un roman qui expose une vision qu'il est possible de trouver décrite dans le livre lui-même :

../.. La manière qu'a ce Friedrich Rückert de mêler dans ses vers l'enseignement et la pensée, l'information et le bavardage ../..

Car dans ce livre il y a une biographie, des poèmes, une vision de l'enseignement, de la culture, de la tradition, de l'élite sans que cette dernière ne s'oppose à la plèbe, à l'instar du Yin et le Yang qui s'interpénètrent et n'existeraient pas l'un sans l'autre. Des références explicites au Tao, à des traditions orientales comme le Yi-King et une vision humaniste, peut-être affaiblie par une vision patriarcale (sans aller jusqu'à phallocratique, les femmes étant étonnamment quasi absentes de tout enjeu), de l'ensemble vient parfaire cet édifice.

C'est aussi un exposé sur l'enseignement et la noblesse de transmettre le savoir, la pureté des intentions, l'élévation de l'âme,  l'amour du beau, du bien, l'amitié, la compréhension, la recherche constante du mieux, l'esprit d'ouverture et de respect porté à son plus haut point même si dans une dialectique opportune cette vision des choses est confrontée à la vie du siècle (celle hors de ce cercle protégé de Castalie). On peut y trouver également une critique de la médiocrité, de la décadence, de la perte de valeurs, le tout formant un message sincère, avec une prise de distance étonnante, analytique.

Le chapitre Conversation est un échange, une joute verbale, de haute tenue excellemment bien écrite, des phrases bien formulées, un régal pour l'esprit où plusieurs fois je fus incité à me poser,  à réfléchir. Ce livre ne se lit pas comme un roman dans le sens où plusieurs fois cela m'a poussé à des réflexions diverses, à rêvasser sur les conséquences de telle ou telle réflexion.

Comme dans un livre spirituel l'objectif est la sagesse, une forme de perfection, le jeu des perles de verre en étant l'expression ludique et raffinée. Où il faut se transcender, sans arrière pensée autre que pour le bien supérieur et atteindre l'illumination.

Les trois biographies de Joseph Valet (textes à la fin de l'ouvrage après les poèmes et le texte 'principal') me font beaucoup penser à la Trilogie New-Yorkaise de P. Auster dans sa forme (comme en écho de la trame principale) et ce tour de force clôt un livre limpide, dense, doté d'une vision forte, de phrases remarquables, d'une pensée séduisante qui m'incitent à lire d'autres ouvrages de l'auteur. La deuxième biographie traitant plus spécifiquement de la religion expose une tolérance et une compréhension apaisante.

Pour ne citer qu'un exemple parmi la vingtaine que j'avais noté pour cet article, en voilà un qui m'a rappelé entre autre un scientifique idéologiquement opposé à la thèse du réchauffement climatique et dont la rigueur n'est pas la qualité première :

L'homme de science qui, dans son rôle d'orateur, d'auteur, de professeur, dit sciemment des choses fausses, qui accorde sciemment son appui à des mensonges et à des falsifications, non seulement agit contre des lois organiques fondamentales, mais, quoi qu'il semble sur le moment, il ne sert par ailleurs nullement son peuple, il lui cause au contraire un dommage grave, il corrompt l'air et la terre, le manger et le boire, il empoisonne sa pensée et sa justice et il vient en aide à toutes les puissances malignes et hostiles qui menacent de le détruire.

Voilà ce qu'il manque à certains intellectuels qui sombrent dans l'idéologie, l'intégrité, et ce livre est un message fort sur de nombreux points et cela a été un ravissement pour moi que de le lire. Et ce n'est qu'une des pensées qui m'a traversé lors de la lecture mais ce livre en suscite bien d'autres. Ce livre est d'une grande richesse de sujets.

En contrepoint j'imagine la difficulté d'atteindre un tel niveau en dehors d'une caste (je me demande si en Allemand c'est aussi Castalie, qui rappelle 'caste') et ainsi de l'influence limitée qu'elle peut avoir sur le réel et l'Histoire. Ce que le livre n'évite pas de décrire, au contraire même, et ce qui en fait un ouvrage profond, utile, qui n'a rien perdu de sa substance à notre époque, au contraire dirais-je même.

Le faiseur de pluie m'a rappelé le film "Printemps, été, automne, hiver et printemps", l'éternel recommencement du cycle élève-maître où nous sommes un maillon à la fois indifférencié et indispensable.

Un livre édifiant. Bon maintenant je vais pouvoir lire la préface de ce roman philosophique.

Note : 10/10


samedi 22 juin 2013

Les gens heureux lisent et boivent du café d'Agnès Martin-Lugand

Les gens heureux lisent et boivent du café d'Agnès Martin-Lugand (Michel Lafon, 256 pages, 2013)


Incipit 

 – Maman, s’il te plaît ?

– Clara, j’ai dit non.

– Allez, Diane. Laisse-la venir avec moi.

– Colin, ne me prends pas pour une imbécile. Si Clara vient avec toi, vous allez traîner, et on partira en vacances avec trois jours de retard.

Comment survivre à la perte d'êtres chers ? Comment se reconstruire lorsqu'un proche, a fortiori son mari et sa fille, décède ? Un sujet traité avec sensibilité, sans pathos inutile, lu quasiment d'une traite en un après midi et la soirée qui s’ensuivit.

Rien que d'imaginer être à sa place m'attriste profondément, certainement aussi la façon dont est raconté son calvaire. La raison principale pour laquelle ce livre m'a plu.

L'histoire de Diane m'a intéressé car par empathie je me suis mis à sa place et j'ai compris son comportement. Cet aspect-là de l'histoire est bien raconté et je me suis attaché à Diane, à son ami Félix qui la soutient envers et contre tout et sa lente prise de conscience qu'il fallait se ressaisir et faire quelque chose.

C'est en Irlande que Diane compte se ressourcer et où elle va rencontrer un couple de retraités attachants et un voisin particulièrement bourru. Les aléas de la vie sont bien amenés même si le personnage de Megan est un peu outrancier (à mon goût) l'histoire sait trouver le ton juste avec l'amour de la littérature en appui.

Un des choix de Diane m'a surpris vers la fin de l'ouvrage mais après réflexion, lorsque nous sommes bouleversés, il n'est pas improbable de ne plus arriver à se situer ou de changer brutalement d'avis car les événements riches en émotion peuvent recadrer, remettre en perspective des choix ou vous réveiller, vous faire prendre du recul, et ce qui paraissait aller de soi la veille, naturel, peut être remis en question voire annulé le lendemain.

Un moment de lecture touchant. Un sujet, la reconstruction, la résilience, souvent traité (La délicatesse récemment) mais qui a su me captiver.

Note : 8/10

dimanche 16 juin 2013

Le troisième mensonge d'Agota Kristof

Le troisième mensonge d'Agota Kristof (Points, 1991, 163 pages)

Incipit :

Je suis en prison dans la petite ville de mon enfance.
Ce n'est pas une vraie prison, c'est une cellule dans le bâtiment de la police locale, un bâtiment qui n'est qu'une maison comme les autres maisons de la ville, une maison à un seul étage.

Le dernier chapitre de la trilogie qui recèle une révélation remettant en perspective l'ensemble. Cette trilogie forme un tout indissociable et finit en tragédie familiale (oui on le pressentait, mais là c'est pire) toujours sur fond de pays communiste.

Une conclusion qui se focalise plus sur la destinée des jumeaux, l'histoire de leur famille, et moins sur l'environnement idéologique, néanmoins toujours présent en filigrane. En dire plus serait dévoiler le ressort principal de ce troisième volet. Disons que si vous avez lu et apprécié les deux précédents, lire ce dernier volet va de soi.

Une trilogie forte, marquante, qui ne vous laissera pas indifférent. Mérite d'être lu.


Note : 9/10.

vendredi 14 juin 2013

LIMBO de Bernard Wolfe

Limbo de Bernard Wolfe (Livre de poche, 438 pages, 1954)

Incipit :

Le vieillard haletait.
-- Beaucoup de prognose, aujourd'hui, dit-il
Un livre qui ne dénoterait pas sur l'étagère en compagnie de 1984 d'Orwell ou Du meilleur des mondes d'Huxley. Il raconte l'histoire d'un scientifique, Martine, qui procède à des lobotomies dans une île orientale afin de maîtriser la violence d'une tribu locale. Suite à des événements il va retourner aux États-Unis, ou ce qu'il en reste, puisqu'une guerre mondiale a eu lieu et que deux entités politiques nouvelles se font face.

Un livre sur la violence, celle de l'état, la dictature, l'impérialisme voire le totalitarisme, avec sa novlangue (qui n'est pas sans rappeler la lingua tertii imperii de Kemperer), ses slogans, sa hiérarchie, ses codes, et toute la realpolitik qui va avec.

Mais aussi l'agressivité, la violence intrinsèque, ontologique, de l'être humain et les diverses manières de la contrôler, que ce soit au travers de la lobotomie ou de l'idéologie absurde consistant à s'auto-mutiler, cette dernière utilisée par les deux super puissances du livre et que Bernard Wolfe, dans un humour particulièrement noir, raconte avec brio.

Un extrait de cet humour noir :
 En un sens la guerre est une institution qui permet aux hommes retournés à l'état d'enfance de tuer leurs nounous, travail qu'ils n'avaient pu mener à bien à l'époque du jardin d'enfants ou de la nursery.


Une uchronie sombre, désespérée, rappelant par certains aspects les films de Stanley Kubrick, Docteur Folamour et Orange Mécanique, les expériences de soumission à l'autorité (Milgram) ou La Vague dans ses expressions les plus fascisantes.

Manipulation du langage, idéologie aliénante, endoctrinement, résistance à l'oppression, révisionnisme, exaltation des foules, manipulation de masse, storytelling, ce livre est tout cela à la fois, dans une parabole hallucinée de la guerre froide où deux puissances impérialistes luttaient entre elle soumises à la paranoïa, la course aux armements, et où seul M.A.D. (Mutual Assured Destruction) a pu, tout juste, nous sauver de la troisième guerre mondiale. Là, dans Limbo, celle-ci a eu lieu et, l'expérience ne profitant jamais, pousse jusqu'à l'absurde la volonté de puissance de l'humanité.

Un grand livre, parfois abstrus dans ses méandres philosophiques mais terriblement efficace. Un humour très noir qui fait mouche. Rappelle dans un autre registre les cultissimes V pour Vendetta ou Watchmen de Moore.

Attention au rouleau compresseur !!

Note : 9/10

dimanche 9 juin 2013

La malédiction du cloporte

La malédiction du cloporte et autres histoires de parasites de  Christine Coustau et Olivier Hertel (Points Sciences, 183 pages, 2008)


Un livre accessible qui nous fait découvrir le monde des parasites mais également la profonde complexité de la nature, sa richesse, son inventivité, et la recherche constante de la Vie pour exister et surtout survivre.

Très enrichissant, nous fait comprendre par de multiples exemples la diversité du parasitage, les stratégies employées, et surtout des principes simples comme d'éviter à tout prix l'éradication rapide et complète d'un parasite, car ce n'est tout simplement pas, en général, possible, il subsiste toujours un petit nombre de parasites, dits résistants, qui étant maintenant devenu majoritaires vont rendre caduque la stratégie d'élimination. L'exemple dans le livre sur l'élevage des mini tortues est édifiant, les éleveurs, pour un gain à court terme, ont rendu résistants les parasites qu'ils cherchaient à détruire.

Il est possible de ressentir l'extrême richesse et complexité de ces écosystèmes, leurs interconnexions, leurs interdépendances et donne une idée nouvelle sur la nature (en tout cas pour moi qui ne suis pas du métier de près ou de loin). Des exemples pertinents, du Coucou, en passant par des maladies connues (choléra, peste) mais aussi les plus récentes variantes de la grippe où vous apprendrez les HxNx qui peuvent aller du H1N1 à la plus récemment médiatisée : la variante H5N5.

Les connaissances de base de la biologie sont suffisantes pour appréhender ce livre, l'ADN, l'ARN, les gènes, la symbiose, les gamètes, les OGM etc. mais aussi d'autres concepts qui sont brièvement rappelés.

La nature, inventive,  a créé la castration chimique, les psychotropes modifiant les comportements (les fourmis par exemple) et les transgenres (peu souhaités par les individus ...) et les parasites utilisent ces différents outils à leurs fins.

De courts chapitres illustrant divers parasites, leurs variétés, leurs spécificités, de la symbiose à la parthénogenèse, le tout dans un langage accessible, clair, assumant un anthropocentrisme plus là pour illustrer et aider à comprendre et qui ne nuit pas à la vue purement scientifique du biologiste, une préface expliquant les choix faits entre la biologiste et le journaliste pour en faire un ouvrage de vulgarisation dont le but est d'éclairer sur un sujet, les parasites, de prime abord peu attrayant. Ce serait une erreur, ce livre est une merveille et rend compte des principes de base de la vie au sens large et peut apporter un nouveau regard sur l'Homme comme dans cet extrait :

../.. Car un homme c'est aussi tout ça, plus mille milliards de micro-organismes indispensables appartenant à plus de cinq cents espèces différentes, logées dans son seul intestin. Cette collection d'intrus, appelés "microbiote" par les scientifiques et flore intestinale pour le reste de l'humanité, peut représenter jusqu'à 1,5 kg de notre propre poids total. Donc 1,5 kg de la matière que nos jambes soutiennent tous les jours ne nous appartient pas. Et l'on attrape le vertige en apprenant que les gènes de ce microbiote sont cent fois plus nombreux que l'ensemble de nos gènes humains. Nous, le singe nu (1), bête pensante et morale, autoproclamé sommet de l'évolution, ne sommes en fait composés que d'un tout petit pourcentage de gènes ... véritablement humains.
(1) Note personnelle : fait penser au livre "Le singe nu" de Desmond Morris.

Les OGM qu'ils soient de la nature ou par le fait des humains sont également abordés (sans l'aspect politique/idéologique/économique) mais donne des éléments de réflexion indispensables. Les stratégies à court terme véhiculées souvent par un ultra-libéralisme dont l'objectif premier est le profit sont remises en question, tout au moins lorsqu'il s'agit du vivant.

Certains aspects de cet ouvrage sont glaçants tant l'ingéniosité des parasites pourrait nous mener à l'extinction ... N'est pas abordé la brevetabilité du vivant ni les monstruosités créées par l'être humain comme les graines dont la descendance est infertile, dont le but mercantile est clairement affiché, ce qui pour moi relève d'un crime contre l'humanité.

Un tout petit chapitre à la fin fait le pont avec les virus informatiques dont les parallèles avec les parasites et la course aux armements incessante en fait une comparaison tout à fait juste.

Un livre très intéressant accessible à tous. Indispensable.

Note : 10/10

samedi 8 juin 2013

29ème Salon Du Livre Jeunesse à Beaugency (2014)

L'affiche du Salon du Livre de Beaugency 2014 vient de sortir !!

Très belle affiche réalisée par Laurent Corvaisier.

Page Facebook

Site de Val de Lire

Le thème 2014 en sera l'histoire et le temps.


Sauver Mozart de Raphaël Jérusalmy

Sauver Mozart de Raphaël Jérusalmy (Actes Sud, 150 pages, 2012)

Incipit :

Vendredi 7 juillet 1939
J'ai horreur du vendredi. Filet de cabillaud et pommes de terre bouillies. Le fils du concierge est allé m'acheter deux cent grammes de cervelas. En catimini.

Un livre court où s’égrène les pages d'un journal intime narré par un héros improbable luttant à la fois contre la tuberculose et pour se débarrasser d'Hitler.

Concis, efficace, raconté avec efficacité et entrain, une ambiance bien rendue sur un thème douloureux, la montée du nazisme. L’antisémitisme, les trains spéciaux, le marché noir, les gueules cassées, les pro-nazis y compris chez des gens réputés ou célèbres etc.Comment survivre alors qu'une maladie ronge Otto J. Steiner de la même manière que le nazisme ronge l'Europe ?

Un cri de liberté et un regard moral sous un angle original, comme celui d'utiliser un morceau de musique comme acte de résistance, qui a eu le prix Emmanuel Roblès récemment (vendredi 5 juin).

Un livre intéressant.

Note : 8/10

Remise du Prix Littéraire Emmanuel Roblès à Blois le vendredi 5 juin 2013

Devant la Halle aux grains, quelques minutes avant l'ouverture
Une partie de l'amphithéâtre

Vendredi a eu lieu la remise de prix Roblès à l'amphithéâtre de la Halle aux grains à Blois. Pas mal de monde pour un moment singulier. Un bel amphi, climatisé ce qui était plutôt bienvenu en ce jour ensoleillé (mais qui ne dura pas).

Animé avec humour, détente et sens de la répartie par M. Philippe Lefait ce fut un grand moment de bonheur.

Philippe Lefait interviewe Paule Constant et François Garde
Une présentation de ce prix très proche du Goncourt, représenté par Mme Paule Constant, membre et titulaire du prix et de M. François Garde lauréat Roblès 2012. Une interview rondement menée par M. Lefait.

Il y avait six nominés, pour six livres, avec présentation vidéo de leur éditeur.

Le prix a été attribué à M. Raphaël Jérusalmy pour son livre Sauver Mozart. Lui-même surpris, son discours coupé trois fois par l'orage, une séance de dédicaces a eu lieu juste après pour l'ensemble des auteurs et du lauréat de l'an passé ainsi que Mme Constant. Le tout accompagné d'un buffet avec des macarons succulents.


Un très bon moment découvert grâce au club La Marguerite et qui a enchanté tout le monde. Il y a plus de six cent groupes qui votent pour ce prix et j'espère que notre Club pourra en faire partie. Je ne suis pas trop lecture imposée mais ce sera une expérience très enrichissante (voire mouvementée lors du vote ;-)

Les questions de M. Lefait ont pu éclairer (un peu) comment ces premiers romans ont pu être écrits ou ce qui a amené leur auteur à devenir écrivain. Et rencontrer ces derniers en chair et en os est un moment touchant, humain voire qui m'a parfois surpris. Par exemple le lauréat est un ancien des services secrets israéliens, au langage franc et direct qui détonne.Ou encore la pugnacité qui est nécessaire pour espérer être un jour édité. Également la question de savoir quand ils écrivent (dans le train dans certains cas !). Bref que du bonheur.
Philippe Lefait en pleine interview FR3 Région

Je n'ai pu m'empêcher d'acheter quelques ouvrages et d'en faire dédicacer, en particulier La plume de l'ours de Carole Allamand. Je lis d'ailleurs en ce moment Sauver Mozart.J'aurais bien aussi acheté L'homme effacé d'Alexandre Postel ...


Un discours bien venu d'un élu local, dont je n'ai pas saisi le nom, sur la littérature, l'amour des livres et l'annulation récente des "Mots de minuit" animée par Philippe Lefait.

J'ai pris grand plaisir à cette cérémonie !!! Un grand merci à Catherine, animatrice éclairée du Club de Lecture La Marguerite !


lundi 3 juin 2013

L'étranger d'Albert Camus

L'étranger d'Albert Camus (Folio, 186 pages, 1957, réédition 1985)

Incipit :

Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.

Dans ma lubie de lire les classiques ou les livres célèbres, je me suis attelé à L'étranger cette fois-ci. Livre que je connaissais de nom mais pas de contenu.

Un homme, près d'Alger, perd sa mère. Indécis, peu communicatif car allant à l'essentiel, une philosophie de vie qui tient principalement à se laisser vivre sans se poser trop de questions, perturbé facilement par son environnement comme la chaleur, par un concours de circonstance, va voir sa vie basculer.

Le début est lent, avec un personnage peu charismatique, ayant un comportement pas toujours sympathique,  un peu comme dans "Le cas Sneijder. Il commence une amourette et fait la connaissance d'un voisin qui frappe sa maîtresse sous prétexte qu'elle lui a "manqué".

J'avais alors un peu de mal à trouver un intérêt à l'histoire.Mais à un moment donné, sans l'avoir vraiment cherché mais par une suite de choix pas toujours heureux, de rencontres fortuites, parce qu'il ne se pose pas non plus trop de questions, qu'il ne mesure pas les conséquences, sa vie bascule. Là l'histoire se montre beaucoup plus intéressante. Sans se connaître vraiment lui-même (étranger à soi), pris dans un procès où un portrait est fait de lui indépendamment de sa volonté et de sa perception de lui-même (étranger à autrui), le côté théâtral, mécanique de la Loi, où il se retrouve étranger à son destin comme détaché, est implacable.

Si le personnage principal était vraiment mauvais, cela n'aurait pas d'intérêt, s'il était un saint, non plus. Mais là il est dans une zone grise, où tout est possible et je ne m'attendais pas à ce que cela aille si loin.

A lire.

Note : 9/10

dimanche 2 juin 2013

La preuve d'Agota Kristof

La preuve d'Agota Kristof (Points, 187 pages, 1988)

Incipit :

"De retour dans la maison de grand-mère, Lucas se couche près de la barrière du jardin, à l'ombre des buissons.Il attend."

Volume deux de la trilogie dite des jumeaux, ce que je ne savais pas en lisant le premier tome, un livre toujours aussi noir, désespérant et parfois glauque.

Toujours la vie dans une petite ville dans un pays qui ressemble à un pays communiste sans que cela soit explicitement dit, dans lequel nous suivons Lukas et le pays étranger, un pays riche et libre, les pays capitalistes où est parti Claus.

Le symbolisme des  jumeaux me paraissant une parabole sur le besoin d'un lien, de l'amour pour survivre en milieu hostile. Ce volume donne un angle nouveau sur ce symbolisme et noircit, si tant est que cela soit possible, le tableau.

Cela  m'a moins interpellé que le premier mais je voulais de toute manière savoir ce qui allait arriver et clairement je lirai le troisième au regard de la fin de ce volume qui réserve une surprise.

Le style est comme un conte pour enfants mais avec des sujets difficiles et dérangeants.  Un hymne à la liberté, aux livres, à l'écriture et en creux à la vie.

Note : 7/10


samedi 1 juin 2013

Les âmes grises de Philippe Claudel

Les âmes grises de Philippe Claudel (Stock, 285 pages, 2003)

Incipit :

"Je ne sais pas trop par où commencer. C'est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais, et les visages aussi, les sourires, les plaies."

Un village près du front lors de la guerre 14-18. Un crime est commis, une fillette est retrouvée assassinée. L'histoire est racontée par un  policier.

L'âme n'est ni totalement noire ni totalement blanche. Suivant la situation, les rencontres, les affres de la vie il est possible d'agir, bien ou disons positivement comme d'agir mal voire comme une immonde pourriture.

L'homme ne serait ni foncièrement bon ni mauvais, le contexte, son expérience, les traumatismes, les situations subies pourraient le mener d'un côté ou de l'autre de la frontière, ténue, entre le bien et le mal. Un jour saint, une autre fois commettant un acte vil, innommable pour le regard des autres.

Autant dire que le contexte d'une guerre, en particulier la boucherie de 14-18 peut faire vaciller plutôt dans le mauvais sens.

Extraits :
Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil ... T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous ...
C'est curieux, la vie. Ça ne prévient pas

On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres.


De ce livre se dégage une grande amertume. Un climat malsain, triste où le bonheur est réduit quasiment à néant. Une observation désenchantée du monde où les masques, nécessaires à la vie sociale, nous sont dévoilés et ce n'est guère reluisant.

Bien écrit, des observations justes, un moment de lecture qui dérange.

9/10