mardi 30 juillet 2013

The Influencing Machine by Brooke Gladstone

The Influencing Machine Brooke Gladstone on the Media by Brooke Gladstone, Illustrated by Josh Neufeld (WW Norton & Co, 170 pages, 2011)

Un excellent ouvrage abordant les medias, leur histoire, leur influence illustrant parfaitement au moyen d'illustrations pertinentes et de phrases chocs les points les plus essentiels.

Mélangeant histoire, psychologie des individus, sociologie, psychologie des masses, des foules, les contraintes idéologiques, politiques, historiques, une bande dessinée intelligente, critique, sujette à débats, à échanges et se permettant à la fin des réflexions philosophiques sur le devenir de l'humanité, le tout richement référencé.

L'auteur n'hésite pas à aborder nos leurres, nos illusions, nos parti-pris, volontaires ... ou non, et plus globalement comment l’information est produite, digérée, transmise, interprétée. Et comment dans une transformation profonde, nous n'en sommes qu'aux prémisses, le numérique va révolutionner nos habitudes et notre environnement. Sans omettre le bien fondé (ou pas), le danger ou l'innocuité, de ce changement inéluctable.

Un livre actuel qui n'omet pas d'aborder notre société actuelle de surabondance en informations et de nos stratégies pour s'y adapter. Divers courants de pensée sont présentés de ceux qui disent que Google nous rend stupide (d'après un livre sur l'internet rend-t-il bête ?) ou ... l'inverse, et pourquoi.

Un ouvrage plaisant, riche, très intéressant. Un support tout trouvé pour une éducation active et éclairée aux médias, idéal pour le lycée par exemple.

A lire et relire.

Note : 10/10

Au fond du labo à gauche d'Edouard Launet

Au fond du labo à gauche. De la vraie science pour rire d’Édouard Launet  (Points Science, 173 pages, 2006)

Un recueil d'articles sur des sujets scientifiques qui ont la particularité d'être soit extravagant, loufoque, décalé, drôle à force d'insignifiance, étrange, étonnant, soit encore d'être déconnecté du réel. Mais qui font malgré tout l'objet d'une publication dans des revues prestigieuses.

Bien sûr il est facile de se moquer et l'auteur rappelle qu'en dépit de ses remarques assez drôles et de son humour potache, il ne faut pas en conclure l'inutilité de la science, au contraire. Après tout il ne s'agit que de quelques articles dans une production dense et riche.

Un recueil à la Pierre Dac où un sujet a priori peu propice à l'analyse scientifique, comme par exemple pourquoi la tartine beurrée retombe toujours côté beurre, donnant naissance à la L.E.M. (Loi de l’Emmerdement Maximum), est ici dans ce recueil scientifiquement prouvée ainsi que la hauteur de la table évitant cet inconvénient : 3 mètres. Ce qui risque de poser d'autres soucis ...

Ou encore ce scientifique qui a réussi à faire financer une expédition afin de savoir si les manchots tombaient sur le dos lorsqu’un avion passait au dessus d'eux. Mais l'auteur réussit à partir d'une simple phrase exprimée par le concepteur de la sonde qui devait explorer Mars à tenir sur trois pages tout en étant drôle.

Amusant sur la forme comme sur le fond, où je me suis aperçu que des revues pointues existaient dans des domaines variés y compris le jeu de golf (je parle de revues scientifiques concernant ce sport, pas de revues ou magazines de Golf ...). Rien n'échappe à la science !!!

Distrayant, l'auteur a un solide sens de l'humour, caustique mais toujours tendre. Mais ne me laissera pas un souvenir impérissable non plus.

Note : 7,5 / 10



dimanche 28 juillet 2013

Les Chronolithes de Robert Charles Wilson

Les Chronolithes de Robert Charles Wilson (Folio SF, 437 pages, 2001 pour la première édition anglaise)

Incipit :

C'est Hitch Paley qui, poussant sa moto Daimler déglinguée sur la plage de sable à l'arrière du Hatt Thai Dance Pavilion, m'a invité à assister à la fin d'une époque. La mienne, et celle du monde. Mais je ne lui jette pas la pierre.
Les coïncidences n'existent pas. Je le sais maintenant.
Nous sommes en 2020. Un monument imposant, d'une matière étrange, qui ressemble à un obélisque, apparaît de façon inopinée en Asie. Une inscription prédit 20 ans après la défaite de l'humanité par Kuin, une entité dont on sait peu de chose.

L'auteur nous raconte ces événements exceptionnels et leurs conséquences profondes au travers de quelques personnes seulement, de l'influence sur leurs vies de tous les jours. Le personnage principal, Scott, mêlé de près à cette apparition va voir sa famille se déliter.

Ces événements étranges et angoissants nous poussent à nous interroger sur la vie, les points essentiels, nos choix, la mort. Souvent nous provoquons ce que nous craignons et ce livre est une étonnante parabole de ce principe.

Ce qui est fort avec la science-fiction est que tous les thèmes (apocalyptique, post-apocalyptique, policier, thriller, étude de mœurs, religion, spiritualité, guerre, espionnage etc.)  peuvent être abordés, et cela sous un angle original.

Dans un climat de fin du monde nous vivons les derniers moments d'une famille en s'attachant avec sensibilité à leur humanité, à leurs croyances et de leur survie au sein d'un monde en plein désarroi devant l'inconnu.

Note : 9/10

Le linguiste était presque parfait de David Carkeet

Le linguiste était presque parfait de David  Carkeet (Monsieur Toussaint Louverture, 288 pages, 2013)

Incipit :

"Mais vous faites quoi avec ces bébés ?"
En entendant cette question par la porte entrouverte du bureau de Wach, Cook s'immobilisa, encore invisible aux yeux des deux hommes en train d'y discuter.
Comme l'indique discrètement le quatrième de couverture, il s'agit d'un David Lodge avec des cadavres ...

J'aime beaucoup David Lodge, surtout sa période dans le milieu universitaire et effectivement cela rappelle cet auteur surtout par le milieu observé, les angoisses du milieu de la vie, le climat feutré mais un peu délétère et hypocrite qui s'y rattache.

Un clin d’œil à Hitchcock pour le titre, en tout cas pour le titre français, le titre anglais en a un aussi je suppose : double negative pour double murder ?.

Un crime est commis parmi des chercheurs en linguistique, ces derniers en dépit de leur savoir, de leur intelligence et de leur sens de l'observation indispensable à leur travail n'en sont pas moins humains, pleins d'incohérences, névrosés et surtout ne se font pas de cadeau.

Un cluedo dans un bâtiment qui rappelle le panoptique de Bentham (toujours l'observation), le langage au centre des préoccupations et une enquête policière bien amenée. D'ailleurs c'est assez symbolique : les linguistes travaillent dans un ancien institut d'étude des primates, au dernier étage d'une tour, le plan de coupe fait penser à un cerveau avec différentes zones, chaque mot échangé fait l'objet de décorticages, et les jeux de mots sont légion.

J'ai bien apprécié le milieu de la linguistique et ses recherches afférentes, en particulier sur le babillage et ce qu'il était possible d'en déduire ou d'en inférer.

Un livre sympathique idéal en ces temps caniculaires (et donc pas aisé pour faire des articles non plus ...).

Note : 9/10


vendredi 19 juillet 2013

L'élimination de Rithy Panh

L'élimination de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset, 334 pages, 2011)


Incipit :

Kaing Guek Eav, dit Duch, fut le responsable du centre de torture et d'exécution S21, dans Phnom Penh, de 1975 à 1979. Il explique avoir choisi ce nom de guérilla en souvenir d'un livre de son enfance, où le petit Duch était un enfant sage.

Il s'agit du récit d'un survivant du régime à caractère génocidaire des Khmers Rouges , Rithy Panh. Il raconte son passé entrelacé avec son travail de mémoire, en particulier ses interviewes avec Duch, responsable du camp d'extermination S21.

A te garder, on ne gagne rien. A t'éliminer, on ne perd rien.
Slogan Khmer

Ce livre est très important pour le travail accompli sur un moment extrêmement douloureux de l'histoire du Cambodge. Se satisfaire de mots comme totalitarisme, auto-génocide, massacre de masse, n'est pas suffisant. Et Rithy Panh explique très bien pourquoi. Se satisfaire de coupables, d'avoir trouvé des responsables n'est pas satisfaisant non plus.

Comment un tel massacre est-il possible ? Est-il rendu possible ? Il y a quelque chose qui dépasse l'entendement, la raison. Pléthore de sentiments indicibles devant la folie, l'idéologie aveugle (oxymore), les processus de déshumanisation, l'endoctrinement, les outils du totalitarisme : peur, manipulation du langage, invention d'une pureté de la race et donc de l'ennemi intérieur (intellectuels, médecins, instituteurs etc.).

Une logique, même dépourvue de la Raison, appliquée mécaniquement pour annihiler l'être, à la fois dans son corps et sa pensée.

Comment les intellectuels de l'époque, français notamment, ont pu se tromper et nous tromper. Comment des avocats par des effets théâtralisés rendent obscène la défense de criminels génocidaires, comment Noam Chomsky par aveuglement contre l'impérialisme américain a pu édulcorer les faits, comment un régime communiste a montré, un fois de plus, les conséquences de son idéologie, comment la révolution, concrètement, se résume à tuer de façon inique des vies, des familles ... Comment des individus peuvent parler de "détails" au regard de tels massacres industrialisés ?

Les sectes procèdent de la même manière : travail répétitif et abrutissant, brainwashing, sous-alimentation, redéfinition du langage, séparation de ses attaches (amis, famille), dépouillement des objets personnels, slogans, robotisation de l'esprit, évacuation de toute pensée, apprentissage de textes ad nauseam, système punitif, encadrement, rééducation ... A ce niveau c'est un peuple, un peuple ... effacé.

Rithy Panh, à l'instar d'Hannah Arendt essaye de comprendre, de penser l'impensable. Il s'oppose parfois sur d'autres démarches, n'étant pas d'accord sur la banalité du mal, sur le bureaucrate tueur, mais plus sur la spécificité d'un être humain. Être humain qui, dans sa logique, dans son idéologie, dans son monde, dans sa culture, a commis les pires atrocités, a pu les intellectualiser au point d'en faire un manuel. Et l'auteur montre les stratégies de survie mentale d'un criminel de masse.

Il faut lire un tel livre, s'intéresser à ces événements,  même si l'incompréhension d'un tel nihilisme sous couvert d'idées a priori cohérentes étouffe la réflexion. Mais l'auteur nous aide à y voir plus clair par un travail remarquable.

Les Khmers ont créé leur race pure, d'origine contrôlée. Le critère est le statut social. Vous êtes médecin ? Race impure, pas du nouveau peuple. A éliminer. Effrayant dans sa logique. Insoutenable dans sa pratique, comme de vider de son sang ses victimes.

Extrait :
 
Mais tout le monde voit : oui, le grand avocat fait son spectacle. Moqueries. Images de télévision. Provocation. Rupture. Que l'humiliation ne cesse jamais. Que la mort puis son effacement soient eux aussi un jeu.
L'ironie est évidente car un avocat fait partie de l'ancien peuple et aurait été exterminé, purement et simplement.

Je sais que l'auteur est également cinéaste, que plusieurs films ont été tournés, que j'avais un jour eu le souhait de regarder S21 la machine de mort Khmère rouge. Un mélange de tristesse immense et de dégoût concernant d'autres événements historiques m'ont fait hésiter. Des films comme Shoah de Claude Lanzman, les documentaires sur les camps de concentration et d'extermination , le documentaire sur le  procès d'Eichmann,  des livres de rescapés, comment peut-on en arriver là ? Un livre qui fait réfléchir sur les idées simplistes, les slogans, les extrémismes, les idées révolutionnaires. Le prix à payer d'idées révolutionnaires est tout simplement ahurissant. Même après 1,7 millions de morts, Duch ne remet pas en cause, fondamentalement, la révolution.

Alors comprendre, déconstruire, devient vital, indispensable même si l’événement est sidérant. Ce livre, ce récit, ce document, cette quête de la vérité est poignante, dérangeante mais édifiante. Merci M. Rithy de faire ce travail.

L'humanité n'a jamais dépassé l'étape de la chenille, elle pourrit à l'état de chrysalide et n'aura jamais d'ailes.
David Herbert Lawrence

KAMTECH

Note : 10/10


lundi 15 juillet 2013

Un homme effacé d'Alexandre Postel

Un homme effacé d'Alexandre Postel (Gallimard, 243 pages, 2013)

Incipit :

 Quelques heures avant que l'épouvante et la honte ne s'abattent sur sa vie, Damien North téléphonait au service informatique de la faculté, ce qui le mettait toujours mal à l'aise.

Un professeur d'Université, Damien North, se retrouve sur le banc des accusés après que soit retrouvées sur son disque dur des images à caractère pédopornographique (Le maximum sur l'échelle d'Abel pour certaines images ...).

Très bien écrit, mettant en scène la descente aux enfers d'un innocent, ce roman montre avec talent l'envers du décors et dénonce avec autant de talent la machine à tisser les récits comparée audacieusement avec la rémanence rétinienne. C'est d'ailleurs un des points forts de ce livre que de montrer comment le corps social comble les vides d'éléments éparses et construit une image, fictive, d'un individu par exemple, et comment cet avatar devient le référent au détriment du réel.

Comment aussi le droit est perverti, où tactiquement il est judicieux de plaider coupable alors qu'on est innocent et comment le mensonge, déjà fruit des constructions de l'esprit, devient la nouvelle base sur laquelle on prétend juger. Cela est un des autres points forts de ce livre.


Extrait (qui est une des clés du titre) :

L'homme des temps préhistoriques ne laissait derrière lui aucune archive, mais pléthore de traces. Je ne laisse pour ainsi dire aucune trace, mais pléthore d'archives. Nous nous ressemblons, lui et moi, en ce que ni lui ni moi ne maîtrisons ce que nous laissons derrière nous. Ce qui fait de nous des proies.

Un sujet souvent traité, l'erreur judiciaire, comme dans Arrêtez-moi là ! de Iain Levison, que j'ai lu il y a quelques mois, et sa machine judiciaire où notre destinée ne nous appartient plus, où il n'y a plus de bon choix, où vous êtes marqués par l'opprobre, où tout devient suspect. Mais Alexandre Postel offre un regard incisif et personnel qui fait toute la saveur de ce livre.

Dans notre société médiatique, renforcée par les réseaux sociaux, dont les commentaires dans le livre sont criants de vérité tant par leur bêtise que leur manque total de fondement raisonné, où tout est histoire (storytelling), où tout est théâtre, où tout est construction, la vérité s’entremêle avec la fiction, comme le thaumatrope très justement cité.J'ai ressenti souvent l'intelligence de l'auteur transpirer au fil des pages sans que cela nuise à ma lecture, au contraire je dirais.

Un roman qu'Alexandre Postel maîtrise parfaitement. Il nous livre une réflexion bien étudiée sur le sujet, où un innocent devient le jouet de forces qui le dépassent et nous pousse à nous interroger sur la fragilité de nos vies qui peuvent basculer du jour au lendemain.

Note : 9,5/10

Qu’est-ce qu’un dispositif ? de Giorgio Agamben

Qu’est-ce qu’un dispositif ? de Giorgio Agamben (Rivages poche, Petite Bibliothèque, 50 pages, février 2007) 

Incipit :

1. En philosophie, les questions terminologiques sont  importantes. Comme l'a dit un philosophe pour lequel j'ai le plus grand respect, la terminologie est le moment poétique de la pensée.
J'avoue je n'ai pas été très attentif au nombre de pages. J'ai remarqué la couverture, lu le résumé et vu le prix (3,50 euros) je me suis précipité, croyant y lire que le smartphone serait le nouveau panoptique de la société de surveillance. Bon. Et j'ai survolé allègrement l'aspect quantitatif, la densité forestière, le pourcentage ligneux de cet ouvrage. Bref je n'ai pas remarqué le peu de pages. C'est un des problèmes de l'achat en ligne, non pas que le poids d'un ouvrage soit linéairement égal à sa qualité mais tout de même.

J'hésite à résumer ce qui en somme est une très belle définition d'un dispositif, beaucoup plus complète que la définition d'un dictionnaire, digne de figurer dans une encyclopédie, mais qui vous laisse un peu sur votre faim, comme un en-cas après la montée et la descente de l'Annapurna en courant avec des sherpas déchaînés à mes trousses, que sournoisement j'aurais insulté bravement (afin de figurer dans les annales des alpinistes ayant parcouru l'Annapurna dans un délai digne de figurer dans le Guinness des records sportifs de haut niveau). Nourrissant mais un peu léger pour sustenter pleinement.

Si je cite la définition d'un dispositif selon Foucault, je détruis immédiatement tout suspense. Et si je la complète par les réflexions de l'auteur, cela reviendrait presque à paraphraser cet article, pardon cet ouvrage, dans son entièreté ce qui ferait un plagiat éhonté, indigne.

Donc une belle définition très bien expliquée qui mérite réflexion. Mais qui ne brisera pas en mille morceaux vos extrémités podales nues (par cet été de braise) s'il venait à s'échouer par accident sur ces derniers. Mais à sa décharge il n'a pas amputé drastiquement mon temps de lecture. Grâce lui soit rendue.

Note : 9/10

dimanche 14 juillet 2013

A people's history of American Empire by Howard Zinn

A people's history of American Empire by Howard Zinn (Metropolitan Books, 276 pages, 2008)

Un roman graphique basé sur Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, un résumé illustré d'une vision non conformiste de l'histoire des États-Unis non pas écrit ici par les vainqueurs, les puissants, les idéologues, les faucons, mais plutôt vu au travers des peuples, des personnes, qui ont subit l'hégémonie, la realpolitik, l'impérialisme des États-Unis. C'est un livre sur le pouvoir, celui de l'état.

Même moins précis, moins dense que la version écrite, c'est une compilation des effets liés à l'expansion, à la domination de peuples (ici le peuple américain) sur les autres, une dénonciation en règle des mensonges, des hypocrisies, des atrocités commises au nom de valeurs et des contradictions internes aux états-unis, en particulier lors de la guerre du Vietnam à la fois libérer un peuple et maintenir au sein de l'armée une ségrégation raciale.

Il peut être utile d'avoir une vision partiale afin de contrebalancer la vision idéalisée qui peut parfois être véhiculée pour des raisons politiques, d'auto-censure pour être bon patriote, de manipulation pour complaire à un lectorat etc. Mais dans Les américains d'André Kaspi, l'histoire est plus complète sans pour cela édulcorer les travers du hard power. De même The Us in a Nutshell  par Alain Guët et Philippe Laruelle n'hésite pas à dire clairement les choses avec toute sa complexité.

Il est tout de même intéressant de revisiter les événements sous l'angle du pouvoir et des agendas cachés et Howard Zinn fait un travail admirable et nécessaire en mettant le doigt là où cela fait mal, ce qui peut toujours être fructueux s'il est suivi de débats et de prospectives constructives. Il dénonce le double discours, la realpolitik, la géopolitique de l'énergie et de la domination au détriment des peuples. Ce qui est souvent révélateur est aussi les discours des détracteurs de ce type de recherche ou d'angle d'approche. Car le pouvoir n'aime pas être critiqué ou remis en question, qu'il soit celui d'un pays ou d'un homme de pouvoir.

Howard Zinn rappelle aussi tous ceux et toutes celles qui ont choisi, avec courage, de lutter, au prix souvent de leur liberté personnelle voire de leur vie. Et il finit sur ce message d'espoir que l'être humain, tout en commettant les pires atrocités, est capable de se battre pour des valeurs comme la liberté et l'égalité. Certes. Je crains que cela ne change pas grand-chose, le pouvoir corrompt, ce n'est pas nouveau. Les relativement récents mensonges à l'ONU pour déclencher la guerre en Irak en dépit d'un très long passé d'actes similaires montrent au contraire que tout pouvoir agit de la même manière et que les instances démocratiques ou d'équilibre du pouvoir sont constamment attaquées, détournées, manipulées. C'est une lutte dont je ne vois pas la fin. Un article de l'International Herald Tribune (juillet 2013) sur Snowden, très partial, l'accusant de traîtrise, de remettre en cause l'équilibre de la cité, du pacte de confiance (sic) avec l'état etc. ignorait avec superbe, entre autres, les violations notamment du droit international (les écoutes des instances Européennes). Le journal Le Monde en profitait pour dire que la France faisait de même (espionnage) et que c'était pire car au moins aux états-unis il y avait un acte juridique, secret. Déjà s'il est secret, quelle valeur peut-il avoir ? En quoi cela autorise-t-il de violer la constitution américaine ? Cela déplace le débat dans le domaine juridique et tout ce que cela peut avoir d'écran de fumée. C'est le même principe que la redéfinition du concept de torture pour le water-boarding. Déplacer dans le monde du droit, leurs débats sans fin, les arguties à n'en plus finir est une tactique du pouvoir et permet d'avoir toujours, de longues années après, le camp de Guantánamo. Le water-boarding est indiscutablement de la torture et pourtant ... Ce livre d'Howard Zinn montre les effets du pouvoir, comment il arrive à s'imposer, à détruire, à maintenir ses adversaires en faiblesse. Comment le pouvoir arrive à violer les lois, à les détourner, à les ignorer. Et comment le pouvoir trouve toujours des individus qui sont prêts à le servir.

La mise en camp des japonais vivant aux états-unis lors de la deuxième guerre mondiale est rappelé de façon factuelle dans ce livre mais a également été transmis par la littérature comme dans le récent Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka (lu peu avant de commencer ce blog). Ces deux objets procèdent de la même démarche d'éclaircir la complexité en rappelant que tout pouvoir s'exerce de façon ignominieuse et que des vies sont saccagées aveuglément. Cela montre également à quel point des destinées peuvent être le fruit des courants de l'Histoire.

Certes le danger est de se suffire de l'histoire d'un pays vu uniquement sous cet angle mais il serait tout aussi dommageable de se passer de cette façon de voir. Le problème est que si les individus sont polarisés (droite/gauche) comme c'est le cas d'une grande majorité d'américains, les convaincus le sont déjà et les autres privilégieront leurs visions, soit en ignorant soit en attaquant avec mauvaise foi ce type de discours ou d'ouvrages. Mais pour le citoyen qui souhaite comprendre, mettre en perspective ses idées, il faut lire ce type de livres (entre autres), c'est de salubrité publique.

L'autre danger est de confondre le gouvernement américain et son peuple, voire de nourrir un antiaméricanisme primaire mais est-ce imputable à Howard Zinn, à ses livres, ou à la bêtise des anti-américains primaires qui ne valent pas mieux, à mon sens, que les pro-américains tout aussi bornés ? Je pense qu'il est de loin préférable de pouvoir lire Howard Zinn.

Note : 10/10

vendredi 12 juillet 2013

La plume de l'ours de Carole Allamand

La plume de l'ours de Carole Allamand (Stock, 392 pages, 2013)

Incipit :

La soirée était douce pour une fin de novembre et de longs nuages roses s'effrangeaient au-dessus de Brooklyn. Il était près de cinq heures lorsque Carole Courvoisier parvint à l'angle de Mercer Street et de la 8è Rue.

Un mystère entoure un écrivain, Camille Duval, et offre à une spécialiste littéraire, Carole Courvoisier, l'occasion de mener des recherches approfondies sur le changement de style notable de celui-ci à un moment de sa carrière.

Mené comme une enquête policière, avec interrogation de témoins, études de documents et divers voyages, ce roman est une bonne surprise. Il me rappelle le milieu gentiment brocardé par David Lodge sur les universitaires et offre au lecteur quelques observations moqueuses sur les arrangements, les manies voire les coups bas de ce milieu littéraire. Au regard du final cela n'en est que plus jouissif !! Quelques moments assez drôles comme le déclenchement de l'extinction incendie parce que la narratrice fume dans son bureau et l'ampleur toute américaine des conséquences.

L'auteure qui connaît bien la Suisse et les États-Unis  en profite pour décrier quelques travers de ces deux contrées et permet de s'amuser de certains excès comme le French bashing.

Une fin savoureuse que je m'en voudrais de dévoiler mais qui conclut parfaitement l'ensemble de ce roman bien écrit et agencé.Il faisait partie de la liste du prix Emmanuel Roblès, je l'avais d'ailleurs acheté ce jour là, et j'ai pu avoir une dédicace de Carole Allamand, très sympathique. Merci pour cette lecture ! Bravo pour ce premier roman.

Note : 9/10

mercredi 10 juillet 2013

Logicomix An epic search for truth

Logicomix An epic search for truth de Apóstolos K. Doxiàdis (Auteur), Christos Papadimitriou (Auteur), Alecos Papadatos (Illustrations) et Annie Di Donna (Illustrations) 

Une bande dessinée dynamique retraçant une partie de l'histoire des mathématiques et plus particulièrement de la logique (la vérité, la logique de Boole, les prédicats, la théorie des ensembles) au travers de quelques personnages réputés, en particulier Bertrand Russell qui en est partiellement le narrateur.

Vous y retrouverez Kurt Gödel pour le théorème de l’incomplétude qui vient compléter brillamment le  long, épineux et difficile chemin de la découverte de concepts mathématiques mais aussi Hilbert ou Poincaré.

Les auteurs se mettent parfois en scène avec humour et le tout forme une histoire savoureuse, humaine où le génie frôle souvent la folie.

Les dessins mettent en scène avec talent une histoire des idées sans jamais être absconse, les formules ayant été évacuées de celle-ci pour faire place à la recherche menée par des êtres parfois en souffrance, soumis au doute, mais qui, se dépassant, démontrent le génie humain.

Au delà des mathématiques l'histoire s'inscrit dans la grande puisqu'il y est également question de la guerre, d'autant plus vivement critiquée qu'elle défie la logique ... justement. Et c'est aussi tout l'intérêt de cet ouvrage instructif, passionnant et passionné.

Note : 10/10

dimanche 7 juillet 2013

Evènements Chambord / Loches

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La première chose qu'on regarde de Grégoire Delacourt

La première chose qu'on regarde de Grégoire Delacourt (JC Lattès, 265 pages, 2013)

Incipit :

Arthur Dreyfuss aimait les gros seins.
Il s'était d'ailleurs demandé, si d'aventure il avait été une fille, et parce que sa mère les avait eus légers, sa grand-mère lourds, du moins dans le souvenir des étreintes asphyxiantes, s'il les aurait eus gros ou petits.
La rencontre improbable, dans un petit village de Picardie, entre un garagiste et Scarlett Johansson qui débarque chez lui inopinément.


Au départ cela me rappelle que l'habit ne fait pas le moine, qui est un lieu commun, qu'il ne faut pas juger sur les apparences, autre variante du même poncif, que les mecs ne sont que des obsédés (un peu réducteur) mais que d'un autre côté il y a presque toujours le regard comme premier contact, que le physique fait partie de la construction du désir et d'une liaison naissante et que s'il faut aller au delà, il est difficile de s'y soustraire totalement.

Être ne se résume pas à paraître et se pose rapidement la quête de l'identité, de la dualité externe/interne, que l'auteur complique par l'altération de nos imaginaires, parasités, envahis par notre monde d'images, de vidéos, de stars, de mode, de paraître justement. Source de perte de repères, ce storytelling qui nous vend du glamour, du rêve, réifie l'humain et rend tragique ce monde superficiel peuplé d’illusions et d'icônes.

Difficile alors de penser par nous-mêmes, de désirer l'autre pour ce qu'il est, la confusion des sentiments est alors à son paroxysme. Où être le sosie d'une star peut devenir une prison, où il est difficile alors d'exister pour soi comparé à ces modèles, représentations médiatiques construites, factices de perfection, qui nous sont assenées jour après jour, à la fois pour notre plaisir mais dont la fonction aliénante est indubitable.

Extrait :
../.. ; il comprend qu'on est jamais aimé pour soi mais pour ce qu'on comble chez l'autre

De manière assez ironique cette vision est confortée par la plainte de la multimillionnaire Scarlett Johansson contre l'auteur et l'éditeur, démontrant par cette action que son nom, devenu une marque, qu'il faut rentabiliser, monétiser et qui ajoute à la tristesse du tout paraître dénoncée justement par cet ouvrage.

Pourtant l'actrice, célèbre, qui avant d'être connue aurait apprécié l'ouvrage car participant à son image, au "buzz" comme on annone aujourd'hui, dans une prison elle aussi car moins libre que si elle était inconnue d'une certaine manière, préfère, à son sommet de star et richissime, participer et renforcer ce que dénonce cette histoire tragique. Ce qui rend ce livre encore plus intéressant. Merci à Scarlett donc.

J'étais dubitatif au départ mais mon regard a changé vers la fin. Merci à Catherine qui justement avait prévenu de ne pas se laisser aller à un jugement hâtif et d'aller au delà des premiers chapitres. Avec raison.

Une belle histoire d'amour tragique, très actuelle dans ses descriptions (qui me rappelle Les années d'Annie Ernaux et sa façon de faire pour suggérer une époque) avec un message qui a su susciter mon intérêt.

Et puis vous apprendrez ce joli mot : Maragogype.

Un petit correctif du texte d'Aaron, que j'aime beaucoup : "for every step in any walk any town of any thought i'll be your guide" page 184. Thought et non thaught.

Note : 9/10


samedi 6 juillet 2013

En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle

En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle (J'ai Lu, 251 pages, 2013, Flammarion 2012)

Incipit :

Il faisait déjà une chaleur à crever. Nu, écrasé sur son lit, les yeux grands ouverts, Albert Chassaing appuya sur le bouton du ventilo en plastique bleu posé sur la table de nuit.

Un changement dans une famille, une rupture, à un moment charnière, le début des années 60 avec l'arrivée de la télévision, la guerre d’Algérie. Un ouvrier de chez Michelin, Albert Chassaing, à la psychologie tourmentée avec un passé de prisonnier lié à la seconde  guerre mondiale, ne se sent plus à sa place, réduit au silence par le contexte historique de l'après guerre.

Très beau texte particulièrement émouvant, aux observations pertinentes et qui vous entraîne au cours d'une journée dans une famille en délitement dont nous pressentons un drame au fil des chapitres et se terminera par une conclusion brillamment exposée, inattendue, faisant écho à cette journée.

Des personnages attachants dans leurs sentiments confus aux relations psychologiques finement décrites.

Beau roman, envoûtant, bouleversant même où l'ambiance d'une époque révolue est racontée avec brio de façon étonnamment réaliste et crédible.

Un moment que je déguste encore, la dernière page tournée. Présentée au Club La Marguerite hier soir je m'associe pleinement à la joie de Catherine lors de la présentation de cet ouvrage.

Note : 10/10

vendredi 5 juillet 2013

The evolution of Calpurnia Tate de Jacqueline Kelly

The evolution of Calpurnia Tate de Jacqueline Kelly (Liseuse, en Anglais, Henry Holt and Co., 352 pages, 2010)

Incipit :

BY 1899, WE HAD LEARNED to tame the darkness but not the Texas heat. We arose in the dark, hours before sunrise, when there was barely a smudge of indigo along the eastern sky and the rest of the horizon was still pure pitch. We lit our kerosene lamps and carried them before us in the dark like our own tiny wavering suns.

Une histoire familiale centrée sur Calpurnia, l'unique fille d'une fratrie de sept, située entre ses trois frères plus âgés et ses trois frères plus jeunes. Nous suivons son quotidien familial au fil de ses observations touchantes de justesse pour son âge (12 ans), son évolution au fil du temps entre son intérêt soudain pour les sciences, sa connivence avec son grand-père, et son passage petit à petit à l'adolescence.

Cela se situe aux alentours de 1899, dans un état du sud, Texas, une ferme dans les champs de coton après la guerre de sécession et tout proche du changement de siècle avec son progrès naissant (le téléphone, la voiture)

C'est surtout l'initiation, l'éveil d'une jeune fille avec pour guide son grand-père, le passage d'une génération, très touchant et sensible, tout en délicatesse et d'attention, emprunt de curiosité intellectuelle et de l'approche d'une démarche scientifique

Un regard de l'enfance très bien décrit, où nous ressentons l'environnement d'époque historique (ségrégation) et social (pauvreté, statut social, éducation) sans que cela ne manque de poésie, d'humour tendre, d'observations amusées et amusantes car décalées ou naïves et nous participons avec grâce à l'épanouissement de Calpurnia et son passage dans le monde adulte.

Les entêtes de chapitre, le titre (evolution of Calpurnia) et les références explicites à Darwin font un parallèle intéressant avec la science du changement et la destinée singulière d'un individu, Calpurnia, qui doit s'adapter et évoluer dans son environnement.

Un livre familial qui sait raconter l'enfance, presque un conte avec des moments qui relève presque du merveilleux. L'auteur sait y distiller quelques moments assez drôles comme la recherche d'un nouveau breuvage où Calpurnia se retrouve éméchée ou lors d'un essai prometteur qui se révèle plein de surprise.

Une très belle fin.

Note : 9/10

Eloge de la faiblesse d'Alexandre Jollien

Éloge de la faiblesse d'Alexandre Jollien (Marabout, 95 pages, 2012, éditions du Cerf en 1999)

Un titre sous forme de clin d’œil  à d'autres ouvrages philosophiques comme Éloge de la folie  d'Erasme pour le titre et également sur la forme, ici la dialectique.

Un discours, donc, entre Alexandre Jollien et Socrate sur l'état de faiblesse d'Alexandre et la force puisée dans cette faiblesse supposée, un regard riche sur le handicap par l'intéressé lui-même et non par un spécialiste, qui serait un regard extérieur, et l'apport de la philosophie sur l'épanouissement de l'auteur.


Un regard plein de réflexions, aussi bien sur la notion de normalité, sur la société que sur les éducateurs où ressort qu'il faut connaître afin de mieux comprendre et finalement accepter l'autre. Un livre qui met en exergue l'hypocrisie et l'incohérence entre les idées professées et l'attitude adoptée (les "dissonances cognitives"). Un livre fort, aussi, sur l'amitié.

Je trouve des parallèles étonnants avec l'autre livre que je lis en ce moment (The evolution of Calpurnia Tate) entre Calpurnia et Alexandre. Isolé du monde (et donc de sa culture, de ses codes) dans une certaine mesure, elle dans une ferme, lui au Centre, un handicap, pour Calpurnia d'être une fille et de subir le conformisme lié à sa condition de femme en devenir, le Darwinisme, explicite dans le livre de Calpurnia et cité plusieurs fois dans celui d'Alexandre Jollien en particulier sur l'esprit d'adaptation et, comme le dit un biologiste, sur le défi, qui est le propre du vivant.

Certes être un fille n'est pas un handicap en soi (?!), c'est aberrant de dire cela, mais plus qu'un handicap perceptible et visible c'est la case dans laquelle on vous enferme, la destinée à laquelle on vous destine parce que fille, et les règles imposées. Un peu comme Alexandre Jollien justement qu'on enferme, qu'on limite à des possibilités, qu'on cadre selon des normes, réflexions, analyses, que l'on moque parfois etc. de par son état visible. Qu'on maintient dans son handicap en fait. Le tout par peur, conformisme, incompétence parfois, incompréhension et bêtise.

En ce qui concerne la bêtise, Albert Einstein disait 

Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue.
Le pire étant peut être la pitié, la commisération, dont les effets pervers sont très bien décrits et qui font partie peut-être des meilleures leçons à retenir afin d'adopter une attitude plus constructive.

Une pierre ajoutée à l'édifice pour une meilleure intégration du handicap. Il y a une évolution du regard porté sur ce dernier. Cela se ressent avec l'accessibilité imposée dans les Universités et l'élargissement du concept de handicap, chacun pouvant l'être un jour, même à titre temporaire et profiter des aménagements. Par exemple vous revenez du ski, une jambe dans le plâtre et vous bénéficierez de la rampe d'accès prévue pour les fauteuils roulants.

C'est dans l'émission du Grand Entretien de François Busnel (France Inter) que je l'avais entendu et déjà cela m'intéressait de le lire. Finalement c'est mon épouse qui l'a commandé ! Merci à elle.

Note : 10/10