mercredi 26 février 2014

Ils marchent le regard fier de Marc Villemain

Crôa Croâ
Ils marchent le regard fier de Marc Villemain (Les éditions du sonneur, 88 pages, 2013)

Incipit :
IL ÉTAIT COMME RAIDI sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin, chaque jour reprenant les mêmes clichés de ce qui pourtant jamais ne s'en irait, les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de pigeons, de moineaux et de passereaux, et des fois quand la chance lui souriait il tombait sur un bouvreuil, une mésange, la trogne d'un bruant ou le ventre blanc d'un pouillot
Et si les vieux se révoltaient ? Las d'être considérés comme plus bons à rien, comme des poids mort en sursis, maltraités, dénigrés, dans une société qui met en avant la jeunesse, l'avenir et veut enterrer son passé, qui méprise les paysans et leur métier, les vieux décident de faire passer un message politique. Bien sûr un père et un fils ne sont pas du bon côté, le fossé des générations dira-t-on. Tous les éléments sont en place pour le drame à venir.  Marc Villemain raconte dans cette nouvelle le malaise de notre société et de son regard sur la vieillesse.

Donatien, tu lui laisses le champ libre et il est capable de t'embrouiller un lacet de chaussure jusqu'à en faire un nœud d'amarrage que même les marins de La Rochelle ne sauraient pas le défaire.
Sur les conseils de Christian qui m'avait déjà conseillé Le chapeau de Mitterrand, un livre original au style paysan affirmé, un mélange de langue surannée mais sincère, non dénué d'images joliment troussées. Raconté par l'un des révolutionnaires, un livre qui touchera tout un chacun, nous sommes tous amenés un jour ou l'autre à faire partie des vieux.

Je travaille aux champs depuis que je ne tète plus la mère, pensez si j'ai la santé.

Une histoire bien racontée, pleine d'humanisme, avec un style propre qui fait une grande partie de son intérêt. Allez, je pars m'enfiler une prune !

Il ne payait pas forcément de mine, c'est vrai, c'était ni le Michel avec ses quasi deux mètres d'altitude, ni le Marcel toujours prêt à ripailler et à se rincer la cornemuse.

Note des anciens : 10/10

mardi 25 février 2014

Je vais mieux de David Foenkinos

Chute libre
Je vais mieux de David Foenkinos (Gallimard, 330 pages, 2013)

Incipit :

On sait toujours quand une histoire commence. J'ai immédiatement compris que quelque chose se passait. Bien sûr, je ne pouvais imaginer tous les bouleversements à venir.

Une histoire qui prend pour point de départ un problème de santé, un peu comme Deaf sentence de David Lodge et son personnage qui devient sourd, ou Thérapie du même auteur et un problème de genou. Un mal de dos prétexte  à une remise en question et une série de changements majeurs dans la vie de notre héros.

David Foenkinos décrit très bien les angoisses, les doutes existentiels et sait bien agencer des situations variées, famille, travail, amis, et mélange avec aisance les moments tragiques et d'autres plus légers voire drôles. Toujours des phrases qui font mouche, il a le don d'observation ! Et souvent cela fait écho à des éléments de nos vies.

Livre avec dédicace faite à la forêt des livres l'an passé où il m'avait demandé si j'avais mal au dos (c'est le cas ...) un point commun de plus avec les héros de l'auteur. Livre que j'ai préféré à La tête de l'emploi lu il y a peu de temps.Toujours aussi doué pour se mettre dans la peau de personnages névrosés à qui il arrive plein de galères mais toujours avec de l'affection et beaucoup de tendresse.

Avec une très belle fin, romantique à souhait, qui fait aimer la vie !!! Quelques petites longueurs qui se font vite oublier. Un bon moment !

Note d'amour : 10/10

dimanche 23 février 2014

Les ignorants d'Etienne Davodeau

Pour tous, j'en fais le sarment !
Les ignorants, récit d'une initiation croisée d'Étienne Davodeau (Futuropolis, 268 pages, 2011)

Sur les recommandations de Catherine à la dernière réunion du Club de Lecture, un projet original d'un auteur de bande dessinée, Étienne Davodeau et d'un viticulteur, Richard Leroy, qui vont se faire découvrir l'un l'autre leur métier. Cette BD raconte cette rencontre atypique et ce qu'ils en ont retiré.

Si on aime la BD ou le vin on y trouvera plein de détails intéressants sur ces métiers. Mais même sans être passionné de BD ou œnologue c'est surtout une histoire de découverte de l'autre et d'amitié.

Très bien raconté et mis en page, une très belle expérience qui démontre toute la richesse narrative de la bande dessinée et de l'apport culturel d'un tel media. Ces deux métiers sont passionnants et c'est avec grand plaisir qu'on découvre l'arrière boutique et les contraintes métiers (éditeurs, salons, imprimerie, conception des fûts etc.). On y décèle une vraie passion pour ce qu'ils font et cela participe à la magie de l'histoire.

Une aventure humaine particulièrement plaisante avec de l'humour, des rencontres, et une vraie conviction sur un certain nombre de valeurs, comme la biodynamique.

Une réussite !!! A la fin il est possible de trouver la liste des vins bus et des bandes dessinées lues. Cela fait envie ...

A consommer, sans modération.

Note passionnée : 10/10 (ou plutôt vin/vin !)

Sortie en Mer ! Foire aux livres 2014

Plongée dans un océan de livres
Foire aux livres de Mer (Halle aux grains, > 1 million de pages, 2014)

Pas très bien indiqué dans Mer, mais finalement c'était à la Halle Aux Grains. Une foire aux livres très grande que je n'ai pu explorer en profondeur car fermant à ... 15h30. Arrivé vers 14h30 cela faisait assez court. Je serai plus avisé la prochaine fois !

BD, romans, humour ... de tout !
Quelques achats mais sans Paul Auster dont j'espérais trouver un exemplaire. Le mieux dans ces foires est de se laisser aller à chiner sans rechercher quelque chose de précis.

J'ai trouvé Fantomas de Pierre Sylvestre et Marcel Allain, A special relationship by Douglas Kennedy, Les contemplations de Victor Hugo et Un avion sans elle de Michel Bussi. A un prix défiant toute concurrence et la plupart du temps en broché.

Note vide grenier : 10/10

samedi 22 février 2014

Le harpon de François Ponthier

Celui qui lutte contre les monstres
doit veiller à ne pas le devenir
lui-même et quand ton regard
pénètre longtemps au fond d'un
abîme, l'abîme lui aussi pénètre en toi.
F. Nietzsche
Le harpon de François Ponthier  (Presses Pocket, 317 pages, 1968)


Incipit :

Le taxi déposa Henri Chatel à l'extrémité du bassin.
-- Vous ne pouvez pas vous tromper, lui avait dit Bernard Hamelin, le Walrus, c'est le plus gros tas de ferraille du cimetière à bateaux.

Un journaliste, Chatel, espérant réaliser un bon papier, rencontre un contumax, Hamelin, sur un baleinier crasseux, le Walrus, en attente d'un destin incertain. Au cours des confidences, Hamelin raconte son passé lié aux évènements d'Algérie dans les années 60 et le rôle tout symbolique et concret d'un harpon ébréché.

Un extrait qui rappellera la citation de Saint Exupéry, L'homme se découvre devant l'obstacle :

-- Moi je suis payé pour savoir que dans la vie il n'y a ni lâches ni héros a priori. C'est presque toujours affaire de circonstance.

Un style personnel où ressort une énergie et une intensité palpable. Un roman qui parle, à l'époque, d'évènements difficiles et douloureux récents (la guerre d'Algérie), qui apporte des éléments de réflexion sans pour autant juger. Une histoire d'aventures dans le milieu particulier des baleiniers et une description très juste à la fois des ressorts de la vie, de son sens, et des relations humaines, aussi bien sur l'amitié, l'amour que de leurs aléas.

En somme, par des voies détournées, la tuerie de l'océan aboutissait à faire bander quelques bourgeois ramollis ...

Un excellent roman qui rappellera bien sûr Moby Dick de Melville, Jules Verne et son héros Nemo au caractère bien trempé, le Walrus rappelant par certains aspects le Nautilus même si ces histoires en sont assez différentes, Le Harpon ayant sa spécificité propre.

Je me demande ce que peut bien éprouver le milliardaire américain qui descend un éléphant avec l'aide de toute l'organisation du safari.

Une histoire intense qui vous emporte ... Merci à Daniel, du club de lecture, de me l'avoir fait connaitre. Je l'ai commandé en occasion, il ne semble n'avoir jamais été lu ... depuis 1968. Mais voilà la colle avait bien séché, était devenu cassante, et là le livre mérite des soins intensifs ... surtout si je compte le proposer à la prochaine réunion.

Note de cœur : 10/10

vendredi 21 février 2014

L'éternité n'est pas de trop de François Cheng

L'éphémère n'est pas assez
L'éternité n'est pas de trop de François Cheng (Albin Michel, 282 pages, 2002)

Incipit :

Ce matin-là, comme prévu, Dao-sheng descend de la montagne.
Le soleil atteint déjà la cime des arbres. Normalement, il aurait pu partir plus tôt. Au monastère, tout le monde s'était levé dès le chant du coq ; il a néanmoins tenu à effectuer certains actes quotidiens.

Un jeune musicien sur scène, Dao-sheng, remarque une jeune fille et c'est le coup de foudre. Las, son promis ne l'entend pas de cette oreille et réussit à faire bastonner et envoyer au bagne le prétendant. Plusieurs décennies plus tard, Dao-sheng retrouve son âme sœur, mariée à un puissant de la famille Zhao. L'amour saura-t-il renaitre et perdurer en dépit des affres de la vie ?

Un livre poétique et spirituel au sein de la Chine au XVIIe siècle, la philosophie de vie du Tao qui bercent les pages de cette histoire qui rappelle Tristan et Iseult. Une ambiance toute particulière, un rythme qui m'a rappelé le film Printemps, été automne hiver ... et printemps, film coréen mais où on retrouve cette vision toute asiatique qui me séduit.

A la limite du fantastique, une belle histoire d'amour et quelques touches de celle de la Chine. Cela m'a bien plu mais sans plus.

Note d'estime : 7,5/10

dimanche 16 février 2014

Confiteor de Jaume Cabré

L'art est mon salut, mais il ne peut
être le salut de l'humanité
Confiteor de Jaume Cabré (Actes Sud, 772 pages, 2013)

Incipit :

Ce n'est qu'hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallarca, que j'ai compris que naître dans cette famille  avait été une erreur impardonnable.

J'y suis arrivé ! Un livre fleuve, assez complexe mais pas pour autant trop compliqué, où l'Histoire, en particulier la Shoah et la spoliation des juifs, est revisitée au travers de multiples personnages sur plusieurs époques.

L'auteur narre principalement l'histoire d'Adrià et de sa destinée, d'une famille peu aimante à sa carrière de chercheur en passant par un amour contrarié, et d'un violon exceptionnel dont on découvrira l'influence au fil de l'histoire. C'est l'occasion de s'intéresser aux Racines du Mal, de la question de la culture et de l'art contre l'infamie.

Une belle couverture  qui donne le ton, le savoir (la bibliothèque), l'interdit, les secrets (sur la pointe des pieds pour atteindre ce qui est caché), grandir (pointe des pieds essayant d'atteindre l'inaccessible), se libérer des parents (enfant bien habillé par papa maman qui brave l'interdit). Il y a tout cela et bien plus dans cet ouvrage dense, maitrisé, qui offre une profondeur étourdissante.

J'avais tenté de le lire une première fois (abandon à 200 pages) et je ne devais pas me sentir prêt ou alors avec l'humeur adéquate. Recommencer a été une expérience différente, plus aisée. Je m'y étais préparé d'une certaine manière. Ce qui peut troubler ce sont les transitions, les fondus entre des scènes de différentes époques ou changeant de point de vue, d'interlocuteur. Mais il n'y a pas de piège, rapidement on sait où on en est (soit par l'indication du lieu, d'un des locuteurs ou d'une époque). C'est très bien fait voire virtuose et cela ne nuit en rien à la lecture pour peu qu'on se concentre suffisamment. La multiplicité des personnages n'aide pas non plus et j'en ai tenu une liste, même si, je m'en suis aperçu une fois le livre terminé, à la fin de l'ouvrage la galerie de personnages et les époques traversées sont résumées. Je n'en conseille pas la consultation car cela peut dévoiler des relations (mariage par exemple) qui ne sont pas encore arrivées dans l'histoire.

Un livre très bien construit, pas puzzle mais qui se permet de "jouer" avec les objets, leur histoire, leur interactions avec les humains, ou disséminant des indices ou des numéros qui reviennent au cours du roman dans différentes situations (comme le numéro de la combinaison du coffre, le matricule d'une détenue ou encore le nom Meirera utilisé dans deux situations différentes).

Une fresque époustouflante qui récompense de l'effort. L'auteur démontre et le dit dans l'ouvrage que seul l'art dont la littérature peut transmettre le mieux les atrocités, leur vécu. Et il est vrai que les passages sur les rafles ou les fours crématoires sont d'un tragique abyssal. L'histoire brasse l'amour, l'amitié, la famille mais aussi la noirceur de l'âme humaine et interroge sur le Mal.

Note intellectuelle : 10/10

lundi 10 février 2014

La tête de l'emploi de David Foenkinos

Le pull-over rouge
La tête de l'emploi de David Foenkinos (J'ai Lu, 286 pages, 2014)

Incipit :

Un jour, mes parents ont eu l'étrange idée de faire un enfant : moi.
Je ne suis pas certain de saisir leurs motivations. Il est d'ailleurs possible qu'ils ne les connaissent pas eux-mêmes.

David Foenkinos a toujours l'art de rendre vivants ses personnages et de les rendre attachants. Il trouve toujours les petites phrases qui caractérisent un état, une sensation et qui sonnent juste, en parlant des affres de la vie, ici celle d'un quinqua qui voit sa vie affective, professionnelle et familiale bouleversée.

A ce titre, ce livre est touchant de sensibilité et j'ai passé un bon moment en la compagnie du héros.

J'ai trouvé tout de même ce livre moins emballant, ou peut être moins drôle que ceux précédemment lus. Ayant dit cela je connais au moins deux personnes (dont ma femme) qui vont vouloir me lyncher ...

Un bon moment tout de même qui m'a remis d'aplomb après une lecture corrosive et avant d'entamer une lecture fleuve qui en a découragé plus d'un et plus d'une, Confiteor, que j'avais tenté une fois pour abandonner à 200 pages et que j'avais remis dans ma liste, encouragé par Sandrine. Las, cette dernière m'a miné complètement en ayant atteint tout de même les 240 pages. Mais voilà je l'avais réservé, alors courage je vais retenter.

Note affective : 8/10

Platon La Gaffe Survivre au travail avec les philosophes

Ecce Distributo !
Platon La Gaffe Survivre au travail avec les philosophes de Jul et Pépin (Dargaud, 92 pages, 2013)

Mi bande dessinée, mi réflexion sur le monde du travail, allie l'humour, les références amusantes (comme Rousseau qui doit imprimer un gros contrat ...) et la réflexion philosophique. Rien que l'organigramme est drôle !

Pour ceux qui aiment Silex and the city (même illustrateur). Cela donne envie de découvrir leurs autres méfaits, comme par exemple La planète des sages ...

Avec quelques phrases bien senties qui font mouche et rappelleront à certains de bons ou de mauvais souvenirs ... :

  • ../.. l'open space impose en entreprise une forme de totalitarisme

  •  ../.. la raison est une idole comme les autres. Elle ne vaut pas mieux que Dieu ou l'Histoire. Il y a un fanatisme de la raison comme il y en a de la foi.
  • ../.. la surveillance, au lieu d'être aléatoire, est en fait organisée scientifiquement. Elle ne dépend alors ni du taux de présence du boss ni de l'efficacité de ses mouchards, mais de celles de systèmes informatiques ultra pointus.
  • Avoir l'air débordé est devenu un signe extérieur de réussite
  • Entrer dans la cabine des toilettes, c'est un peu comme sortir de prison 
  • Chacun se sent diminué quand le chef est petit

Excellent, on en redemande

Note d'ataraxie : 10/10


dimanche 9 février 2014

Karnaval de Juan Francisco Ferré

Vivre et penser comme des porcs
Karnaval de Juan Francisco Ferré (Passage du Nord-Ouest, 621 pages, 2014)

Incipit :
Qui suis-je ? C'est une bonne question pour commencer. Moi-même, je n'en sais rien, mais peu importe. En tout cas je ne suis pas DK. Autant le savoir tout de suite pour éviter les confusions, ne pas créer de nouveaux malentendus.

L'auteur revisite un fait divers qui a déchainé les médias, celui d'un haut dirigeant, ici nommé le Dieu K, arrêté pour viol dans un sofitel. Sans le nommer explicitement tout le monde a compris de qui il s'agissait. Mais l'auteur transcende ce simple évènement en une critique virulente et outrancière du capitalisme.

Un cadavre politique peut être un amant formidable.

Un livre fleuve, au style percutant, qui ne peut laisser indifférent. Le titre prévient d'une certaine manière qu'il s'agit d'une fable grotesque, d'une farce, d'un pamphlet. Le K du dieu K et Carnaval, la fête, l'excès, les masques. Une logorrhée épuisante avec des passages hallucinés et/ou hallucinants, une œuvre littéraire étonnante.

La vie au fond, n'est qu'un atroce abattoir dirigé par une canaille sans scrupules.

Le fait divers est exploré et la folie médiatique qui l'accompagne, la lutte des classes, qui résonnent sans qu'il soit possible de les contenir, jusqu'à l'épuisement de l'interprétation.

Mais c'est surtout le Pouvoir (économique, politique, sexuel, médiatique),la puissance, l'hubris, très souvent mâle, misogyne, qui est critiqué avec force. Et au delà le capitalisme sauvage, la spéculation effrénée, qui pour le bien de quelques uns détruit des êtres et met à genoux des pays, comme la Grèce.

Le pays est devenu un simulacre, un de plus, ni plus ni moins que mon propre pays, où, comme chacun sait, les machines sont de plus en plus sophistiquées et, ses habitants, de plus en plus simples d'esprit ...

Une critique violente de ce théâtre, de ce spectacle, de l'infotainment et du storytelling où il est difficile d'entrevoir la Vérité, pour peu qu'elle existe.

Un livre sur la déliquescence d'un certain milieu, la décadence de cette partie de la société de l’excès, du fric, de la haute finance, du pouvoir qui finit proche du non sens, tellement blasé qu'il en devient vain. Un dieu K qui, ayant atteint un niveau de savoir, d'abstraction tel qu'il est au bord de la folie, n' a plus de lien avec le réel. Complètement déconnecté, blasé, gâté, pourri.

Une vision des élites qui dénonce cette obscénité de l'excès. L'argent à ne plus savoir qu'en faire, la recherche d'expériences extrêmes, la perte de la réalité, de la normalité. C'est très bien amené aussi bien par les épitres du Dieu K à l'attention des grands de ce monde (Obama, Ratzinger) que par les interviews d'intellectuels, d'artistes d'un documentaire passé sur Arte. Et bien sûr ce qui accompagne les élites, la théorie du complot avec un Edison qui tire les ficelles en arrière plan, façon realpolitik, les décisions étant prises par un mec banal, certes brillant mais banal et qui peut modifier la destinée de pays entiers. Peut être une métaphore des traders qui en quelques touches de clavier peuvent lancer des ordres aux effets pervers et influer au niveau mondial sur la destinée de millions de personnes.

Avec une ironie mordante, la finance internationale devient pornographique, la finance spéculative débridée est pornographique.

Des passages peuvent suggérer Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini, Hostel d'Eli Roth, ou encore, plus récemment, Le loup de Wall Street de Scorsese. Mais Karnaval est bien plus riche, puissant et total et traite son sujet sur plusieurs axes.

Oui nous voulons que la femme ne soit qu'un nouveau jouet confectionné à la mesure de nos besoins. Un jouet luxueux et plaisant, un jouet optimisé grâce à la chirurgie, la publicité et la mode. Un jouet conçu à notre goût pour satisfaire à l'infini nos appétits et nos plaisirs. Nous, hommes du XXIe siècle, ne sommes pas prêts à nous contenter de moins ". 
C'est ça le trop d'argent et donc le pouvoir excessif, imposer sa vision pervertie et cynique au monde et aux autres et cela de la manière la plus totalitaire.

Un livre qui utilise ce qu'il dénonce afin de mieux le critiquer ? Un peu comme le feu par le feu. C'est peut être son point faible paradoxalement, car tout ce qui est excessif ne compte pas (parait-il). Il démontre tout de même l'effondrement moral du 1% où tout n'est que profit, où l'humain est une variable d'ajustement, où détruire pour reconstruire est fait sans aucun discernement autre que celui de faire de l'argent au profit des plus riches, où le 1% dit des 99% que ce sont des fainéants qui ne bossent pas assez (alors que pas mal aux États-Unis ont deux boulots et ont tout de même du mal à s'en sortir, où beaucoup ont perdu leur maison lors des subprimes, lire Le casse du siècle de Michael Lewis ...).

Prenant en cours de route l'émission du Masque et la Plume ce week-end dernier, j'ai cru un moment qu'ils parlaient de ce livre mais rapidement j'ai appris qu'il s'agissait du livre de Régis Jauffret, La ballade de Rikers Island, qui parle du même sujet. Je doute qu'il en parle de la même manière que Ferré et je serais curieux de le lire, mais deux livres sur le même sujet, surtout après celui là, je ne sais pas si j'en aurais envie. J'espère que quelqu'un lira les deux et pourra partager son point de vue.

Deux points m'ont interpellé: en p. 306 la note de bas de page, qui décrit un jeu de mot basé sur l'anglais. Le deuxième, une traduction étrange : "agence d'intelligence" alors qu'on dit plutôt agence de renseignement. Bizarre alors que c'est censé être traduit de l'espagnol, on dirait que cela a été traduit de l'anglais.

Un livre sur la décadence, l'indécence du Pouvoir, qui peut inspirer le dégoût tant il s'impose à notre imaginaire mais aussi par certains côtés trash. Un livre puissant qui ne plaira pas à tout le monde mais une vraie œuvre littéraire.

Note orgiaque décadente : 10/10

dimanche 2 février 2014

Puzzle de Franck Thilliez

Jack Torrance, is that you ?
Puzzle de Franck Thilliez (Fleuve Noir, 430 pages, 2013)

Incipit :

Toute l'équipe médicale qui suivait Lucas Chardon s'était réunie autour de son lit. Dès son réveil, on avait retiré les différentes électrodes de l'électro-encéphalogramme fichées dans son cuir chevelu.


N'y allons pas par quatre chemins, encore une réussite !!!

Je suis en train de lire Karnaval, mais Catherine a eu la gentillesse de me mettre de côté Puzzle dont je n'avais pas caché l'envie de le lire aussi bien su ce blog que lors des réunions du Club de Lecture La Marguerite. J'ai résisté vendredi soir, moment où j'ai pu l'emprunter à la Médiathèque. Et puis, samedi matin, la tentation, encore elle, de le commencer et là ben, je l'ai quasiment plus lâché. Et je l'ai fini ce matin.

Ce que j'aime chez Franck Thilliez ce sont les références à plusieurs domaines comme la mémoire qui a été un thème central dans La mémoire fantôme et qu'il annonce dans l'extrait de Proust en début d'ouvrage. La mort, toujours présente, normal pour des thrillers me direz-vous, en y ajoutant les NDE (Near Death Experiment). La psychologie sociale comme l'expérience de Milgram ici explicitement nommée mais aussi l'expérience de Stanford également appelée l'effet Lucifer (elle porte bien son nom n'est-ce pas ?). A nouveau Dante, c'est fou ce que ce livre s'est immiscé dans notre culture, le nombre de fois où il y est fait référence est assez étonnant. L'enfermement, l'isolement, le froid qu'on trouvait dans Vertige, les expériences interdites par des forces obscures ou gouvernementales (comme dans AtomKa) et les références à la pop culture, on pensera à The Game de David Fincher, à Shutter Island ou encore Inception pour la frontière entre le réel et la fiction, la manipulation, et bien sûr à plein d'autres,comme le livre Simulacron 3 qui a donné le film allemand Le monde sur le Fil puis une adaptation plus récente (Passé Virtuel).

Même si des références aux jeux vidéos (donc aux mondes virtuels), aux jeux de rôle, sources de nombreux clichés médiatiques, le livre est lui aussi  objet de manipulation et modifie nos perceptions, nos imaginaires. Paul Auster en joue, comme le dernier Ian McEwan ou encore Esprit d'hiver. Qui raconte ? pourquoi ? ce qui est raconté est-il réel ? fictionnel ? le narrateur ment-il ? L'écrivain nous manipule-t-il ? L'histoire racontée est-elle celle du narrateur racontant l'histoire d'un autre personnage lui même écrivain racontant l'histoire d'un personnage réel qui ne se souvient pas qu'il est écrivain et n'a pas écrit le livre dans lequel l'auteur est vraiment le narrateur ? Et pourquoi pas l'inverse ? hein, qu'est-ce que je dis ? heu ...

Franck Thilliez joue sur tous ces tableaux à nous rendre chèvre et il le fait avec brio dans une histoire haletante, oppressante, flippante à souhait. Un décor lugubre excellemment bien exploité (l'esprit comme labyrinthe, par exemple), un jeu pervers, et la perte de nos repères ne sachant plus quoi penser. Un vrai casse-tête et ce n'est pas une surprise au regard du titre. Le tout résonne dans notre époque où les théories du complot fleurissent, où les légendes urbaines sont légion, où le monde se transforme en un fantastique panopticon (voir J. Bentham), que l'auteur prend à la fois au premier degré (les caméras de vidéo surveillance du complexe) et plus globalement (Londres est la ville où il y a le plus de caméras, le monde est un théâtre ...)

Un livre prenant rondement mené ! Merci Catherine de me l'avoir réservé. Et merci à Franck Thilliez pour ce moment de pur suspense !

Note psychiatrique : 10/10


La petite mort de Davy Mourier

Qui m'a fauché mon argent de poche ?
hein ? qui ?
La petite mort de Davy Mourier (Delcourt, 96 pages, 2013)

Un sujet tabou, la mort. Un sujet dont il est difficile de plaisanter ou d'aborder.

Mais l'auteur arrive aisément à nous faire sourire et même rire de ce sujet. L'enfant de la Grande Faucheuse va à l'école, fait ses devoirs, a des soucis pour se faire des copains. Déjà rien que ce décalage est drôle.

Le dessin est plaisant, les idées fusent et cela sans cynisme ou mauvais goût. Il est bon de rire de la mort. Sans oublier qu'elle gagne toujours à la fin ...

Note mortelle : 10/10

Zombillénium tome 2 d'Arthur de Pins

On the road again ...
Zombillénium tome 2 d'Arthur de Pins (Dupuis, 52 pages, 2011)

Après la découverte amusée de Zombillénium Tome 1, plaisir familial d'ailleurs partagé, j'ai embrayé sur le tome 2. Je ne sais pas encore ce qu'en pense ma fille mais pour ma part j'ai été déçu, c'est en deçà de mes espérances et moins bien que le premier volet. La raison en est d'un scénario confus et la mise en retrait des deux personnages auxquels je m'étais attaché dans le premier dont Gretchen.

En plus la fin se termine sur une attente. Bon je vais me laisser tenter par le trois car l'histoire reste tout de même amusante et déjantée. Et j'ai tout de même envie de savoir la suite, mais j'espère que le niveau va remonter sinon je laisserai tomber.

Note en suspens : 6/10

samedi 1 février 2014

Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages de Sylvain Tesson

La nuit tous les oiseaux sont gris
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages de Sylvain Tesson (Pocket, 173 pages, 2008)

Incipit :

En voyage, chaque soir, même angoisse devant le cahier de notes. Comment écrire la folie du monde, ses miroitements, sa laideur ?

Un recueil d'aphorismes avec de superbes illustrations à l'encre (qui font à chaque fois écho à l'un des aphorismes).

Ne se lit pas comme un roman, je le prenais, de temps en temps, pour m'évader ou pour tout simplement changer de type de lecture, de rechercher quelque chose sans savoir exactement quoi.

J'alternais la lecture d'une page ou deux maximum avec d'autres lectures. Il faut savoir prendre son temps pour ce genre d'ouvrage. C'est proche de la poésie et l'approche est différente d'un roman ou d'un ouvrage spécialisé. L'auteur préface son livre d'un longue note explicative. Entre autre qu'il ne faut pas céder au jeu de mot facile bien que j'ai cru lire quelques aphorismes qui tombaient dans cette catégorie. C'est plutôt bien trouvé, proche des haikus, et j'ai été tenté d'en trouver moi-même. Je ne puis m'empêcher de faire des jeux de mots ce qui fait de moi un mauvais auteur d'aphorismes ...

Par exemple :

  • Jour de tonte chez les moutons. Pourquoi tant de laine ?

  • Un ivrogne allongé sur un banc. Un vie pas si rose finalement ?

  • Existe-t-il un trésor en Picardie, dans le bas de l'aisne ?

Toute en forme interrogative. Mais je vous rassure l'auteur est bien meilleur et ce livre est très agréable.

Note poétique : 9/10

Ludwig Wittgenstein de C. Chauviré

Je recherche la Vérité.
L'avez-vous vue ?
Ludwig Wittgenstein de Christiane Chauviré (Les contemporains - Seuil, 280 pages, 1989)

Incipit :

Le 26 avril 1889, il y a cent ans, naissait à Vienne Ludwig Wittgenstien, huitième et dernier enfant d'une famille de la grande bourgeoisie viennoise d'ascendance juive.

Un livre beaucoup plus orienté philosophie, dans sa deuxième partie, que L'enquête de Wittgenstein de Roland Jaccard. Plus dense aussi. Après un début bibliographique et de nombreuses illustrations liées à la vie et les rencontres de Wittgenstein, le livre prend une tournure nettement plus philosophique avec des passages difficiles, ardus voire abscons (pour moi). Ces derniers étant peu nombreux mais je crains de n'avoir pas compris grand-chose à certains passages. Le roman graphique Logicomix est nettement plus accessible.

Tout de même intéressant à lire, j'en ai retiré plusieurs réflexions. Si j'ai bien compris, Wittgenstein a délimité ce qui était de l'ordre du langage et donc de la philosophie, bref de l'ordre du pensable, du dicible. Et ce qui ne l'était pas, de l'ordre de l'indicible et qui relevait de l'Art. Il y a bien sûr beaucoup d'autres éléments de réflexion dans cet ouvrage qui m'a rappelé Gödel Escher et Bach, les brins d'une guirlande éternelle de Douglas Hofstadter, Magritte, la logique de Boole, la logique propositionnelle et ses prédicats et même la linguistique. La recherche de la Vérité est un voyage et il faut beaucoup d'outils dans ses bagages ...

Un bon complément à L'enquête Wittgenstein même si pour moi l'ouvrage a été compliqué. Je ne l'ai pas lu d'une traite et la lecture a été ... lente pour certains passages.


Note philosophique : 8/10