mercredi 31 décembre 2014

Léviathan de Paul Auster

Aux armes citoyens !
Léviathan de Paul Auster (Livre de Poche, 318 pages, 1992 pour l'édition originale)

Incipit :
Il y a six jours, un homme a été tué par une explosion, au bord d'une route, dans le nord du Wisconsin. Il n'y a pas eu de témoin, mais on pense qu'il était assis à côté de sa voiture garée sur l'herbe quand la bombe qu'il était en train d'assembler a sauté par accident.
Un écrivain découvre que son meilleur ami est devenu poseur de bombe. Il s'évertue à en faire un texte afin d'expliquer qu'il y a plus que les apparences, que de simples faits ne résument pas la vie d'un homme. Que ce dernier n'a pas toujours été ce qu'il est devenu.  Qu'un homme ne se résume pas à son point de chute mais que la trajectoire mérite également notre attention.
Ce n'est pas le premier Paul Auster que je lis, le dernier en date était In the Country of last Things. J'avais aussi beaucoup aimé Moon Palace, La trilogie New-yorkaise et je m'étais fait la réflexion que cela serait intéressant de tous les lire, par ordre chronologique. Un  de mes nombreux projets de lecture avorté. Et puis en lisant Tarnac, magasin général, le Léviathan apparait dans la liste des livres saisis par la Justice. Ayant terminé ce livre ce jour, je comprends pourquoi, il y a effectivement des similitudes, comme l'influence d'un texte sur la vocation radicale d'un des personnages. Dans Tarnac c'est L'insurrection qui vient, dans le Léviathan c'est une thèse sur Alexandre Berkman.Il y a d'autres similitudes troublantes. Ce livre résonne différemment pour ces différentes raisons, après tout j'avais choisi de le lire car étant un livre saisi. J'en ai d'ailleurs acheté quelques autres de cette liste, pour voir.

C'est avant tout un roman psychologique avec une analyse fine des rapports entre les personnages, de leurs changements, de leur ambivalence et finalement des sables mouvants sur lesquels se fondent une grande partie de notre vision du monde, de nos certitudes, et comment ces dernières peuvent être remises en cause. Aussi comment il est difficile de comprendre quelqu'un, que nos représentations des autres reposent sur des convictions le plus souvent erronées. Ce qu'on retrouve dans les livres de Julian Barnes par exemple.

Le choix de couverture est excellent, car dans le livre est fait référence à une représentation distordue de la statue de la liberté. Et comme l'auteur s’ingénie à une mise en abyme savoureuse, le narrateur parlant du roman de son ami, du roman sur cet ami qu'il a baptisé Léviathan, qui in fine est le livre que le lecteur tient dans les mains, Paul Auster s'amusant de la frontière entre auteur, narrateur, et personnage à l'intérieur du roman. De même dans le livre une thèse défend le combat d'un anarchiste, un peu comme Léviathan défend Benjamin Sachs. Comme souvent chez cet auteur la lecture est à plusieurs niveaux et j'ai pris grand plaisir à lire cet ouvrage très bien écrit, les personnages étant particulièrement vivants, le lecteur est aux premières loges de leurs introspections.

Le sujet abordé est très contemporain et sensible puisqu'il s'agit de terrorisme et il est possible à partir de cet ouvrage de réfléchir sur les tenants et les aboutissants d'une telle pratique violente. Paul Auster ne cherche pas tant à condamner qu'à essayer de comprendre le cheminement qui peut amener à un tel choix. De ce point vue également l'ouvrage tient ses promesses sans dogmatisme. La thèse qui soutient des choix de lutte radicaux dans le roman peut rappeler le manifeste d'Unabomber (Ted Kaczynski) ou encore celui d'Anders Behring Breivik qui a massacré de jeunes innocents sur Utoya. Les motivations ne sont pas toujours les mêmes et la manière de faire non plus. Comme quoi les mots ont une influence, et l'auteur le souligne lorsque le narrateur, écrivain, parle de ses ouvrages qui lui échappent et ont une vie propre, que ses lecteurs se les approprient et les interprètent à leur façon.

Ce livre de P. Auster "présente" un terrorisme soft, sans morts, et romantique (les messages sibyllins envoyés à la presse). De ce point de vue l'auteur ne va pas trop loin sur un sujet difficile. Mais cela reste néanmoins une source de réflexion riche et sujette à débat. Plus profondément l'auteur aborde la perte de certaines valeurs dans la société américaine.

J'ai été happé par cette histoire, curieux d'en connaitre la fin, le dénouement entre les différents protagonistes. Une histoire très bien racontée sur un sujet de société qui interpelle.

Note : AAA

lundi 29 décembre 2014

Tu mourras moins bête tome 3 de Marion Montaigne

L'étoile noire ! L'étoile noire !!
Tu mourras moins bête tome 3 de Marion Montaigne (Delcourt, 256 pages, 2014)

Résumé :
Des questions de science, vulgarisée et illustrée, avec un humour potache qui fait drosophile.

Je ne connaissais pas il y a encore peu de temps, c'est un ami proche qui m'en a parlé, et qui dans la foulée a offert ce volume à ma femme pour son anniversaire, grâce lui soit rendu. Bon maintenant je suis Montaignophile ou Marionpathe c'est selon. Ma femme fait partie du C.Q.F.M.M. (Club Quantique des Fanatiques de Marion Montaigne) plus connu sous le vocable CQFM carré.

On apprend plein de chose (si vous n'êtes pas convaincu lisez la bibliographie à la fin, faut aussi être anglophone car les sources sont de la recherche et en général c'est en anglais) sur la vie de tous les jours et c'est illustré avec beaucoup (énormément) d'humour. Au départ je trouvais les dessins assez mal fait, bon c'est toujours le cas en fait, mais non seulement on s'y habitue mais en plus cela illustre plutôt assez bien le propos décalé (rien que le professeur moustache déjà ...). C'est à partir d'un blog que finalement Delcourt en a fait un recueil papier. Là c'est le volume 3 et il nous tarde de lire le 1 et le 2 ! Cela tombe bien je pars à la médiathèque cet après-midi !

Note : AA

dimanche 28 décembre 2014

La fonction du balai de David Foster Wallace

Allô CÔco ?
Psychanalyse des contes défaits.
Manifeste de pensée latérale
La fonction du balai de David Foster Wallace (J'ai Lu, 700 pages, 2014)

Incipit :
La plupart des très jolies filles ont de très vilains pieds, et Mindy Metalman n'échappe pas à la règle, comme le remarque soudain Lenore.

Un livre ovni, où vous rencontrerez une perruche nommée Vlad l'Empaleur, qui éructe des propos tendancieux, un psychologue à l'éthique élastique dont les patients sont invités dans son cabinet sur des fauteuils mécaniques roulants, un éditeur dont la maison n'édite quasiment rien, l'installation d'un désert de sable noir comme projet d'aménagement, une grand-mère qui vit dans une pièce chauffée à 37,5°  et j'en passe.
"Oh oui nous le savons, n'est-ce pas mon précieux ?" siffla l'Antéchrist à la jambe.
Un travail d'écriture et sur l'écrit remarquable, dans ce monde de parole, de communication, et pourtant névrosé jusqu'à la moelle.  Un imaginaire débordant, avec des styles variés, dans une trame dense et ramifiée nécessitant un effort pour ne pas se perdre. Un humour très fin, deuxième voire troisième degré, teinté d'une ironie grinçante et désespérée. Une mise en abyme sur plusieurs niveaux, l'auteur prenant grand plaisir à troubler la frontière entre la fiction, le réel, la fiction sur le réel, le réel de la fiction, ajoutant des passages philosophiques et de réflexion à ce récit labyrinthique. Une fascination pour les histoires, pour les mots, le récit, où l'auteur teste certaines de leurs limites, peut-être critiquant en creux le storytelling constant des médias, les outils de communication, y compris ceux au service de la thérapie. Il décrit un monde d'illusion, de pertes de repère où chacun est confronté à ses limites pour exister.
Quand les gens commencent à s'imaginer qu'ils y connaissent quelque chose en littérature, ils cessent d'être intéressants, littérairement parlant, et ils ne présentent plus aucun intérêt pour ceux qui le sont. Tu es parfaite, c'est moi qui te le dis.
Des passages oniriques, voire surréalistes, un monde post-moderne, chaotique, absurde, non-sensique. Un livre génial et fou qui m'a rappelé, bien que je l'aie lu il y a longtemps, La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, qui s'est suicidé lui aussi. Un côté Monty Python et pas seulement pour la scène du repas, Terry Gilliam et son Brazil déjanté, Boris Vian pour l'onirisme fantastique, Pynchon pour le roman complexe et érudit (entre autres), Murakami pour le brouillage des frontières rêve réalité, etc.  La psychanalyse des contes de fée de Bettelheim, sur le symbolisme, et Freud sur la sexualité. Les fictions du livre et à l'intérieur de celui-ci s'interpénètrent et s'influencent comme dans Le Magnifique avec Belmondo (le lecteur étant le spectateur, extérieur à l'objet dans les deux cas). L'auteur en tout cas a une clairvoyance lucide sur son époque et réussit à en faire un récit percutant. Il digère la culture pop et se permet de citer Le Seigneur des Anneaux (voir l'extrait supra).
Seul un grand homme peut rire de lui-même, mais seul un homme encore plus grand peut rire de cet homme.
Un livre qui parle d'aliénation, de manipulation, de contrôle, de paranoïa, de faux-semblants, des apparences, comme dans les romans de Philip Kindred Dick. Un livre qui débute par un trauma et qui se termine par

Bravo au traducteur car cela ne devait pas être une tâche facile. Un premier roman saisissant. C'est en lisant les entretiens qu'il a eus avec David Lipsky [1] dans Le Magazine Littéraire que j'ai voulu découvrir cet auteur. Quelle tristesse que D. F. Wallace ait mis fin à ses jours, j'aurais vraiment aimé le rencontrer et lui poser tout un tas de questions.
 LENORE : Par simple définition. Tout ce qui est dit  crée, limite et définit.
Une œuvre littéraire culte ! Je suis un homme de

Note : AAA

[1] Même si, en fin de compte, on devient évidemment soi-même. Sur la route avec David Foster Wallace. David Lipsky. Au diable vauvert.

Les vieux fourneaux : ceux qui restent, tome 1 de Lupano et Cauuet

Le vie c'est du théâtre
Les vieux fourneaux : ceux qui restent, tome 1 de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud, 56 pages, 2014)

Résumé :
Trois vieux se retrouvent à un enterrement. L'un deux rencontre sa petite fille qui 1. est enceinte 2. a repris le théâtre (Le théâtre du loup en slip) d'un de ses parents, 3. lâchée par son compagnon. Ces retrouvailles donnent lieu à une révélation qui va enclencher toute une série d'évènements.

Dès le début on accroche à l'histoire, les couleurs, le dessin, les cadres, l'humour très présent, les personnages très bien campés, font qu'on s'immerge totalement.
Les auteurs ont su saisir ce qui fait l'essence de la vie, les petits détails, souvenirs, les rapports de famille, et surtout cet état particulier, la vieillesse, où le corps ou l'esprit se dégradent alors qu'on a eu une vie riche, étonnante, mouvementée,  et cette histoire le met excellemment bien en relief, un peu le tragique de nos destinées à la date de péremption programmée.

Un de mes beaux cadeaux de Noël, dévoré le soir même. A lire !! je suis curieux de la suite ...

Note : AAA 

dimanche 21 décembre 2014

Saving Joseph de Laurent Clerc

Olé !
Saving Joseph de Laurent Clerc (Denoël, 180 pages, 2014)

Incipit :
Marie est agenouillée, les mains jointes sur la poitrine. Deux boucles symétriques dépassent de son voile blanc. Son regard aimant posé sur la litière anticipe le nouveau-né radieux.

Un quadra à la recherche du bonheur. Son couple semble dans un état Schrödinger (à la fois mort et vivant ! pour savoir il faut opérer ...). Décidé à sauver ce qu'il peut suite à la donation financière de son père, il utilise cette manne financière pour proposer un voyage de rêve à sa femme. Cela ne se passe pas comme prévue. L'aide de Joseph, qui a du temps libre dans la crèche de l'église toute proche, n'aura pas non plus tout à fait les effets escomptés.

Le style détaché, humoristique, de personnages aux vies compliquées me rappelle les livres de Gilles Legardinier. L'amour, le désir, l'insatisfaction continuelle, le sens de la vie, la recherche du bonheur, un parallèle osé avec la vie de Joseph, alter-ego intérieur et fantasmatique de notre héro, sur lequel ce dernier projette ses propres névroses, donne une histoire dynamique, alerte et amusante.

Un livre sympathique.

Note : A

L'oiseau Canadèche de Jim Dodge

Coin ! Coin !
L'oiseau Canadèche de Jim Dodge (10/18, 115 pages, 1984 pour l'édition originale)

Incipit :
Elle avait dix-sept ans ; elle s'appelait Gabrielle Santee ; elle était enceinte de trois mois quand elle se maria avec Johnny Makhurst, dit le Supersonique.

Un conte poétique, qui commence par la perte familiale irréparable pour Titou, alors recueilli par un grand-père excentrique. Titou a une passion, les clotûres, qu'il pose à longueur de journée, inconsolable de la perte de sa mère. Le grand-père est immortel par les vertus d'un whisky dont la recette a été transmise par un vieil indien agonisant. La vie de Titou et du grand-père est chamboulée par l'arrivée d'une cane au caractère bien trempé et la chasse à un sanglier malin, déterminé à saccager les clôture de Titou.

Une porte sur la perception, qui laisse libre aux interprétations. Un conte spirituel et spiritueux, qui laisse rêveur. Une lecture agréable et malicieuse.

Note : A


samedi 20 décembre 2014

Le fils de Philipp Meyer

I'm a lonesome cowboy
and I'm a long way from home ...
Le fils de Philipp Meyer (Albin Michel, 688 pages, 2014)

Incipit :
On a prophétisé que je vivrais jusqu'à cent ans et maintenant que je suis parvenu à cet âge je ne vois pas de raisons d'en douter. Je ne meurs pas en chrétien bien que mon scalp soit intact et si les prairies des chasses éternelles existent, alors c'est là que je vais.

Le livre débute par un arbre généalogique, très utile, voire indispensable au début, pour suivre les récits sur la famille McCullough. Centré principalement sur trois personnages, Eli, enlevé par les comanches , et élevé par ces derniers, Peter, la honte de la famille, celui que le massacre d'une famille voisine de mexicain ronge, et Jeannie (Jeanne Anne) qui va tenter de survivre dans un monde d'homme, lors de l'expansion rapide d'une nouvelle ère énergétique, l'exploitation du pétrole.

La naissance d'une nation, les états-unis,  vu au travers d'un lieu, le Texas, et d'une famille. La violence, la cruauté, le pouvoir, l'argent, la colonisation. Sans angélisme ni manichéisme, un portrait saisissant d'une époque, avec ses coutumes, son racisme, sa dureté. Cette relecture, par le prisme de trois générations d'une famille, est passionnante. Une synthèse excellente du self-made man, de la place de la femme, de la volonté de conquête de l'homme (qu'il soit indien, mexicain, Blanc ...), de puissance, d’expansionnisme etc. Le prix à payer du gène égoïste, livre brillant de Richard Dawkins, et qui explique le déclin et la chute des civilisations (voir Effondrement de Jared Diamond).

Le combat des êtres, des familles, des peuples pour vivre, survivre puis mourir. Un livre fort, profondément humain,  désespérant sur certains aspects. Pousse à l'introspection et à la réflexion sur le sens de la vie, il dépasse allègrement la simple histoire de la naissance du Texas américain. Le fils est tout un symbole, si j'ai bien compris de qui il s'agissait. Cela démontre d'une manière magistrale la tragédie de nos destinées.

Une excellente lecture ! Un conseil de lecture : photocopier l'arbre généalogique et prendre quelques notes (compléter l'arbre par divers évènements, les surnoms, les relations etc), cela aide à bien suivre. En tout cas cela m'a bien été utile pour vivre avec cette famille pendant plus d'une semaine !

Note : AAA (il parait que les notes chiffrées font peur et traumatisent ...)