samedi 14 février 2015

Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood

Il n'y a point de génie
sans un grain de folie.
Aristote.
Le complexe d'Eden Bellwether de Benjamin Wood (Zulma, 512 pages, 2014)

Incipit :
Oscar Lowe dirait plus tard à la police qu’il ne se rappelait pas la date exacte où il avait vu les Bellwether pour la première fois, quoiqu’il fût absolument certain qu’il s’agissait d’un mercredi. 
Un aide-soignant rencontre, dans les années 90, un groupe d'amis étudiants dans les college anglais. Ce n'est pas vraiment son milieu, mais amoureux d'Iris qui fait partie de ce groupe, il s'intègre petit à petit. Le frère d'Iris, Eden, qui domine le groupe, cultivé, raffiné, doué de talents certains, est une personnalité narcissique voire pervers-narcissique. L'emprise d'Eden sur le groupe saura-t-elle sublimer cette alchimie ou sera-t-elle leur malédiction ?

On peut se le demander car dès le début nous sommes dans une situation dramatique. Sauf qu'on ne sait ni pourquoi, ni comment ni jusqu'où. Mais cela instaure une tension palpable chez le lecteur. Entre le génie et la folie, on hésite concernant Eden, de chapitre en chapitre. D'ailleurs y-a-t-il un entre ? Finalement tous les génies ne sont-ils pas un peu fou pour les autres ? Est-ce d'ailleurs si gênant ? Après tout ils apportent à l'humanité, à leur manière.

Le livre est envoutant, fascinant, prenant, c'est parce qu'il fallait le lâcher pour d'autres tâches (et accessoirement pour me soigner car je suis, encore, malade) sinon je l'aurais lu d'une traite. Cela m'a rappelé les livres d'Irvin Yalom pour le côté psychopathologie et leur exploration. Les personnages sont intrigants,  leurs relations fouillées, un jeu du chat et de la souris psychologique, où on se pose beaucoup de questions. L'aphorisme en début de livre sur les certitudes et la sagesse est en parfaite adéquation avec l'histoire. Un livre sur qu'est-ce que croire, avoir foi en quelque chose ou quelqu'un et la puissance de l'espoir, entre illusion et pouvoir réparateur. J'aime beaucoup l'ambiance, l'histoire d'amour entre Oscar et Iris.

Un bon livre, bravo !!

Note : AAA

dimanche 8 février 2015

Diverses lectures

Baguette roulée sous les aisselles
Diverses lectures de divers auteurs (divers éditeurs, diverses pages, diverses années)

Incipit divers:
divers et divers sont sur un bateau ... divers tomba à l'eau. Que reste-t-il ?

Wouf Hombre, waf waf ?
J'ai moins lu ce mois-ci en livre à cause de différents évènements mais j'ai pu lire d'autres formats (BD, revue, magazine). Je fais une petite compilation d'une partie de ce que j'ai lu dans les dernières semaines :
  • Les vieux fourneaux, T2 Bonny and Pierrot. Aussi bon que le tome 1 l'effet de surprise en moins. On retrouve nos Pieds-Nickelés septuagénaire avec plaisir.

  • Spirou spécial Charlie. Car il s'adresse aux ados et qu'il a pu être utilisé en classe pour discussion pédagogique. Très bien.

  • 100 dessins de cartooning for peace pour la liberté de la presse. Reporters Sans Frontières. La presse a besoin de soutien et la liberté de la presse encore plus !

Dessins hommage d'auteurs de BD
  • La BD est Charlie, édité lors du Festival d'Angoulême. Pour les mêmes raisons que 100 dessins pour la liberté de la presse. Excellente compilation !

N° spécial Charlie de Spirou !
  • Il était une fois Fluide Glacial (version librairie cartonnée avec 100 pages de plus que la version magazine), car depuis les évènements à Charlie Hebdo je supporte la presse satirique, j'ai même acheté pour la première fois Psikopat.



Mathématiques congolaises d'In Koli Jean Bofane

Como esta bien ?
Mathématiques congolaises d'In Koli Jean Bofane (Babel / Actes Sud, 318 pages, 2008)

Incipit:
-- Ho, le vieux, à boire !
Celui que l'on appelait avec tant d'autorité "le vieux", plongea les mains dans un bac de polystyrène rempli de glaçons, en retira une bouteille de boisson gazeuse, la décapsula et la tendit avec empressement à l'homme qui venait de descendre d'un véhicule 4 x 4 bleu marine, flambant neuf.
Le pouvoir, la corruption, les manipulations, l'exploitation de l'homme par l'homme, sorcellerie/superstitions, sur fond de misère, de pays au bord de l'abîme. Un jeune homme ambitieux, féru de mathématique se trouve enrôlé par le bureau de l'information pour fomenter des coups médiatiques. Mais travaillé par sa probité et sa morale peut-être ne se laissera-t-il pas happé par les sirènes de la puissance et de l'argent ? Vous le saurez au travers de ces 300 pages sur le Congo et plus particulièrement sur Kinshasa sa capitale. Un humour noir, de l'ironie et une autopsie des ressorts du maintient au pouvoir des cyniques. Parsemé de phrases en langues locales, heureusement traduites, une traversée d'un pays africain et des forces qui le maintiennent en dictature bananière. Un point de vue amusant car le personnage principal voit tout au travers du prisme du langage mathématique, illustré par des titres de chapitre décalés et drôles. Rien de technique pour autant !

Un livre mordant et caustique. Intéressant. J'ai cru comprendre que mes articles étaient trop long, j'ai fait court !

Note : AA

jeudi 5 février 2015

Karoo de Steve Tesich

Si tu m'crois pas hé
Tar' ta gueule à la récré
Karoo de Steve Tesich (Monsieur Toussaint Louverture, 607 pages, 2012 pour l'édition française)

Incipit :
C'était la soirée du lendemain de Noël, et nous bavardions tous très joyeusement de la chute de Nicolae Ceaucescu. Son nom résonnait un peu comme la dernière chanson à la mode.
Un script-doctor, Saul Karoo, très doué pour réécrire, modifier ou améliorer les scripts d'Hollywood, se trouve un jour confronté à un réel dilemme. Celui de retoucher un film alors que pour lui c'est un chef-d’œuvre. La vision du film va l’amener à retrouver par le plus pur des hasards la mère biologique de son fils adopté.
Sans tambour ni trompette, son histoire passe du genre épique au genre tragique, puis tragi-comique, pour finalement s'installer dans la farce.
Le personnage principal, Karoo, est  assez particulier. Introspectif, fin observateur de son environnement, cynique mais non dénué de sentiments ou de générosité, il est entaché de plusieurs travers pas trop importants (ne pas rester seul à seul avec son fils, ne ressent plus les effets de l'alcool, même en buvant tout son Saul) ce qui influe déjà de manière particulière sur ses relations, mais, surtout, son talent professionnel déborde allègrement sur sa vie réelle.  Il réécrit sa vie, sorte d'auto-thérapie, ce qui fait de lui au mieux un imposteur au pire un être égo-centré, passif, névrosé jusqu'à l'os et donne une image, une apparence lisse voire de veulerie, de lâcheté, d'hypocrisie etc. ce qui ne doit pas être étranger à son divorce en cours.
La beauté des banalités, comme Saul était en train de le découvrir, c'était qu'elles vous permettaient d'être quelqu'un pendant un moment. L'horreur de la vérité, c'était qu'elle ne vous le permettait pas.
L'auteur s'amuse déjà du jeu des apparences sociales, des codes et de l'illusion des relations basées sur des informations erronées, partielles et qui mènent à des déductions parfois fondées mais la plupart du temps fausses voire farfelues. Du faux on déduit n'importe quoi (Logique 101). Mais Steve Tesich va beaucoup plus loin. C'est l'art de raconter des histoires. Tout le monde adore les histoires. C'est même devenu en politique (entre autre, on peut le dire des multinationales et même des acteurs divers de la vie sociale), au travers de la communication omniprésente, la manière de gouverner ; Le storytelling, qui fait l'objet d'étude et de critiques. Eh bien Saul Karoo, qui a l'art de remanier les histoires, le fait avec sa propre vie. Il est à la fois l'acteur, le scénariste, le réalisateur de sa propre vie. Quelque chose ne se passe pas comme prévu ? Il le réécrit à sa convenance. En temps réel. C'est un peu comme se la raconter, se faire un film, sa vie est un palimpseste continuel. L'invention de nos vies dirait Karine Tuil. L'histoire de l'histoire de l'histoire d'un script-doctor. Mise en abyme et chute dans un vortex récursif. Déjà je trouve l'idée séduisante. Mais l'auteur ne s'arrête pas là, vers la page 480 il fait une synthèse puis on passe dans une autre dimension (il y a même la cinquième comme dans Interstellar !), une quête spirituelle, de recherche existentielle, et la fin quasi métaphysique en forme de nihilisme du sens réel où tout est fictif. La boucle est bouclée. Là, petit chef-d’œuvre.
Peu lui importait ce qu'était cette histoire, du moment qu'il pouvait la vivre ne serait-ce qu'un instant.
Antoine Bello avec Les Falsificateurs faisait écho aux théories du complot, au négationnisme, au mode de confusion depuis que nous sommes surinformés en flux continu, la méthode kanban de l'information, pas de stock, donc pas de recul, donc pas d'analyse. Tesich va beaucoup plus loin au travers de son anti-héros, presque une marionnette où les fils sont tirés par la marionnette elle-même, le degré ultime de l'auto-fiction, digne représentant d'une civilisation en déliquescence. Théories du complot, désinformation, manipulations, realpolitik, communication, on le voit tous les jours avec Thierry Meyssan où, depuis le massacre de Charlie Hebdo, il délire à tout va sur un complot, le créationnisme de Civitas, et j'en passe. Chacun réécrit avec midi à sa fenêtre. Occultant ce qui contredit sa version, se moquant des principes de déductions, ne citant pas de source etc. Y rajoutant ses fantasmes. Et internet donne un écho assourdissant à ces histoires d'histoires. L'histoire sans fin, faim d'histoires, fin de l'Histoire.
Je suis enchanté de la fiction qu'elle me débite là, ému par ce qui l'émeut au point de me raconter tous ces mensonges. D'une certaine façon, je m'en sens indigne. Est-ce que je mérite autant de bonté ?
Heureusement l'auteur sait manier l'humour noir, la drôlerie tellement c'est pathétique parfois. J'ai même de la pitié pour Karoo. Il y a même un moment avec sa mère ... on y voit Saul pleureur, Saul au monde, Saul dans la douleur. Il emmène sa vie dans des bagages et s'aperçoit de la banalité des malles.
Aucun jeune Roméo n'aimera jamais de Juliette avec autant d'abandon qu'un homme d'âge moyen aime l'intrigue de sa dernière occasion de salut.
Bref un livre qui est déjà bien jusqu'à 400 pages, puis très bien et au final excellent. Une construction qui mérite une attention particulière, on se voit bien étudier ce livre de par sa profondeur. Le métier n'est pas par hasard, Hollywood (qui réécrit l'Histoire comme dans Master & Commander mais il y en a plein d'autres), le cynisme du capitalisme, la publicité, le monde des acteurs où le métier est de recréer le réel mais de manière à plaire à un public donc forcément en le remaniant. La folie des médias parfois.
A partir du moment où une histoire devient publique, tout peut lui arriver.
Très bon livre !! J'aime toujours autant ces couvertures cartonnées (comme pour Mailman) et la note humoristique de l'éditeur (page 608). Merci à Monsieur Toussaint Louverture. Je vais rajouter Price, du même auteur, à ma liste ...

Note : AAA