samedi 25 mai 2019

L'Art délicat de la scène de ménage de J. M. Erre

Cène de ménage entre Jésus et Judas
L'Art délicat de la scène de ménage de J. M. Erre (L’œil du Prince, 138 pages, 2019)

Incipit :
ACTE I
Scène I
Didascalie
JULIETTE
Tu pourrais faire attention !
ALEX
Je suis désolé.

Tous les fans absolus de ce blog connaissent J. M. Erre. J’en ai lu plusieurs et le plus récent est « Qui a tuél’homme-homard ? ». Cette fois cet auteur facétieux qui excelle dans l’art de la dérision s’est laissé aller à écrire une pièce de théâtre et se paie le luxe de jouer avec mise en abyme et déconstructions diverses, explosant le quatrième mur, celui de la structure théâtrale mais aussi de celui qui sépare le réel de l’illusion, c'est moins profond que le quatrième mur de Sorj Chaladon mais ce n'est pas l'objectif non plus. Il revisite la grotte de Platon à sa manière jubilatoire, mélangeant les genres dans un feu d’artifice contemporain. Il joue de l’illusion de l’illusion, avec la mise en scène du placard, à la fois symbole du théâtre de boulevard mais aussi d’un genre prisé par quelques illusionnistes, de ceux qui utilisent des boites justement. Illusion tout n'est qu'illusion (Qui cadre parfaitement avec ma lecture en cours Entretiens sur la multitude du monde entre Jean-Claude Carrière et Thibault Damour) Moi qui suit aussi dans Harry Potter, je fais le lien avec la boite à disparition/apparition, vieux rêve de téléportation à la Star Trek, et qui sert de tunnel, de cheval de Troie. C’est la suspension du jugement (Suspension of disbelief, terme utilisé par Catherine Tramell dans Basic Instinct je crois, ou suspension consentie de l'incrédulité, j'aurais plutôt dit suspension de la crédulité mais bon, au final je préfère suspension du jugement, c'est tout à fait personnel) qui est remise en cause mais qui est aussi mise en scène, il y a suspension du jugement sur la suspension du jugement, elle aussi illusion. Il y a un aspect colimaçon ou fractal, où l’on peut toujours être en retrait et analyser puis analyser l’analyse, puis analyser l’analyse de l’analyse et ainsi de suite. Je crois que c’est Kant, ou Nietzsche, je ne sais plus (En tout cas c’est dans les CDs de Luc Ferry, écoutés en voiture, sur l’un de ces philosophes) qui parlait d’une régression infinie des jugements, et qu’à ce titre il n’y avait pas de vérité absolue, chaque analyse pouvant faire l’objet d’une analyse, à l’infini, infini qui relève du divin (Nicolas deCues), de la docte ignorance. C’est une pièce très bien écrite, drôle, brillante, inventive, qui me rappelle l'écriture ciselée de Yasmina Reza (Art ou Le dieu du carnage), et si j’ai l’occasion de la voir jouer je n’hésiterais pas une seconde. Cela a intérêt à être bien joué, je serais exigeant. Je vous laisse, j'ai une scène de ménage à préparer avec ma femme.

Un coup de foudre à peu près réciproque peut se transformer en passion durable à condition de l'entretenir à coups de voyages, de beuveries et de scènes de ménages gratuites.
Frédéric Beigbeder

Note : AAAAAAAAA

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