dimanche 8 septembre 2019

Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss

Piercing Workbook
Tristes tropiques. Le grand livre de l’ethnologie contemporaine de Claude Lévi-Strauss (Pocket, 504 pages, 1955 pour l'édition originale)

Incipit :
Je hais les voyages et les explorateurs.

Un livre en partie auto-biographique, en partie récit de voyage, en partie ethnologique et philosophique. Au début du XXème siècle, principalement descriptif des tribus sud américaine du Brésil. C'est un ouvrage très bien écrit, une langue soutenue, littérairement de bon niveau. On peut même considérer Lévi-Strauss comme écrivain, un écrivain sensible, observateur, intuitif, poétique, créatif. Il offre des propos pertinents sur de nombreux sujets, sur l'aliénation, sur la réécriture de l'Histoire, sur le désastre écologique en cours (déjà) et à venir (déjà), prophétisant la même trajectoire que la décadence des tribus amazoniennes qui subissent les coups de la modernité. Un regard acéré sur les pouvoirs, sur ce qui se perd, sur l'imposture des comptes-rendu de voyage d'autres ethnographes, etc. Une pensée complexe au service de la compréhension de l'Autre et donc de soi-même et de sa fonction, ce qui est brillamment démontré dans la dernière partie de l'ouvrage, peut-être celle qui est la plus intéressante car synthétise les pensées de l'auteur, et qui vient pertinemment mettre en relief les témoignages des parties précédentes. Cette conclusion brillante, c'est une synthèse d’une partie de mes interrogations, un regard incisif, très critique parfois, d’une tragique lucidité la plupart du temps. Une pensée rhizomique des plus plaisantes, puissante, mais pourtant claire, même si parfois quelques phrases m’ont demandées plusieurs relectures afin de m’imprégner de la profondeur de pensée de l’auteur. Un livre dense, qui parle de notre humanité, un livre essentiel qui aide à la pensée complexe. L’auteur se montre cruel parfois, notamment sur l’Islam en fin d’ouvrage, mais y compris sur lui-même. Il synthétise en quelques phrases son expérience et sa pensée et ces phrases sont des étincelles dans la nuit tant elles concentrent une connaissance, cette dernière parsemant l’ensemble de l’ouvrage. Il y a clairement quelque chose de ce livre, quelque chose de profond, qui touche l’âme, parce qu’il parle de nous en fin de compte. Un regard éclairant sur les difficultés inhérentes à l'ethnographie, à l'ethnographe à la limite du paradoxe, mais qui invite à l'humilité et à la prudence lorsqu'on se met en juge des Autres. Il ne s'agit pas tant de tolérance ou de relativisme que de dépasser ces eux écueils. Il y a plusieurs exemple de sa lucidité, que ce soit sur la colonisation ou le tourisme de masse qui défigure le littoral et de leur évolution au cours du temps, déliquescence qui rejoint la décadence du monde. Page 142 : "Aujourd'hui, le souvenir du grand hôtel de Goiania en rencontre d'autres dans ma mémoire qui témoignent, aux deux pôles du luxe et de la misère, de l'absurdité es rapports que l'homme accepte d'entretenir avec le monde, ou plutôt qui lui sont de façon croissante imposés". On ne peut mieux parler de l'aliénation. Page 478 on peut découvrir que, selon l'auteur, la fonction même d'un temple est la place où affirmer notre liberté et explorer les limites de notre sensualité. Dit comme cela, au delà d'une surprise, car cela n'est pas ce à quoi me ferait penser un temple de prime abord, l'auteur nous invite à dépasser nos clichés, nos préjugés, par a confrontation de vécu, d'idées, mais surtout de la différence. Là aussi il ne s'agit pas que de tolérance. Mais pour en découvrir la substantifique moelle je vous inciterais à lire l'ouvrage dans son intégralité. Car je pourrais aussi citer cette phrase lumineuse (p. 490) : C'est alors que l'Occident a perdu sa chance de rester femme (J'y vois un lien fort avec Le mythe du péché originel)  Une très belle phrase qui conclut toute une analyse et un raisonnement, une phrase belle en elle-même mais qui peut paraître abstruse décorrélée de son contexte. De même p. 493, un vibrant hommage au bouddhisme : "Qu'ai-je appris d'autre, en effet, des maîtres que j'ai écoutés, des philosophes que j'ai lus, des sociétés que j'ai visitées et de cette science même dont l'Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l'arbre ?" Il ne fait qu'écrire ce que je pensais confusément tout bas. En ce sens ce livre est un recueil de sagesse pour moi. Il me correspond et me complète. Il tisse les liens avec mes autres réflexions, occupations et préoccupations. Dire que ce livre m'a enchanté serait en deçà de la réalité. Il y a des pages que je pourrais recopier dans leur entièreté (page 495 par exemple) et qui me rappelle Bienvenue sur la voie. La page 496 fait une digression sur l'entropie, s'interrogeant sur l'anthropologie qui serait de l'entropologie (Joli, non ?) mais dont la conclusion s'oppose à la vision de Trinh Xuan Thuan, dans Chaos et Harmonie par exemple. Ce dernier voit la vie, la conscience comme la force qui s'oppose à l'entropie justement. Mais je peux rejoindre l'auteur lorsqu'il dit : "Quant aux créations de l'esprit humain, leur sens n'existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu'il aura disparu", qui rejoint (p. 495) "Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui", manque plus que la corde pour se pendre ... La page 497 m'a fournit l'idée d'un tableau symbolique (Donc pas abstrait / incompréhensible, ni trop figuratif ce qui ne m'enchante pas pour l'instant) je n'ose dire style Magritte que j'admire mais disons dans ce sens. Même si quelques rigolos estiment la pensée de Lévi-Strauss dépassée, soit-disant parce que depuis il y a eu la théorie des jeux, outil essentiel pour les ethnologues modernes, j'estime pour ma part qu'il y a bien plus qu'une "méthode" et que les pensées de l'auteur son aussi enrichissantes sinon plus que la méthode, dépassée ou pas, qu'il aurait fondé. Je ne puis que recommander chaudement la lecture de cet ouvrage qui est bien plus enrichissante que mon article réducteur qui rend compte insuffisamment de sa profondeur. J'aime bien l'excipit, un peu longue à citer, et qui se termine par chat. Tristes Tropiques porte terriblement bien son  nom. Il montre aussi la violence du monde, j'ajoute ma troisième peinture que je trouve appropriée pour ce livre.
Tab n°3 : Violences Urbaines



Car nous vivons dans plusieurs mondes, chacun plus vrai que celui qu'il contient, et lui-même faux par rapport à celui qui l'englobe.
Claude Lévi-Strauss (p. 495). 

Cette citation ferait une bonne idée de tableau avec des cercles enchâssés ... je vais y réfléchir.

Note : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

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