jeudi 2 juin 2022

Atelier écriture 01

Atelier d'écriture (Auto-édition sur ce blog, 800 mots minimum, mai 2022)

J'ai suivi le bon conseil de ce site d'atelier d'écriture. A partir d'un incipit, ici un ouvrage d'Aragon, écrire la suite. Et puis j'utilise l'outil Scrivener que j'aime bien, très pratique pour organiser ses écrits, savoir où on en est, etc. Bon voici le résultat de cet exercice :

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. La deuxième fois n’a pas permis d’entrevoir une lueur d’espoir, même insignifiante. Au moins l’effet de surprise s’est discrètement dissipé. Aurélien a pu à cette occasion effacer de son faciès l’effroi initial, des yeux ébahis en pleine séance d’étirement, et une mâchoire stupéfaite, à la limite du décrochage, ballottant mollement dans l’expectative d’une rémission qui se laissait un tantinet désirer.

Ne pas se fier aux apparences, dit le proverbe. Facile à dire. Facile à écrire. Facile à graver sur une planche, se dit intérieurement Aurélien. Le plus ardu est parfois dans l’imaginé. Ne pas méditer sur Bérénice se recyclant en épouvantail dans la Beauce, son apparence atypique pouvant, avec une facilité déconcertante, faire fuir sur un spectre à large bande, du campagnol au groupe d’étourneaux, voire, en cas d’hygrométrie favorable, le braconnier étourdi.

Il y a probablement plein d’autres métiers où un physique d’une telle ampleur cataclysmique aurait trouvé des débouchés exceptionnels, peut-être la prévention d’une frappe nucléaire par une nation aux dérives autoritaires. Nul doute qu’une entrevue avec Poutine aurait relégué la potentielle guerre en Ukraine dans les limbes du pur fantasme, rabattant l’envolée lyrique du slave vers des occupations plus futiles, comme le tricot à base de laine Mérinos, ou la dégustation d’une vodka aux herbes accompagnée d’une louche ou deux de caviar Beluga.

Aurélien avait le choix après tout. La fuite dans un ailleurs le plus lointain ou faire abstraction d’une vision cauchemardesque pouvant emplir ses nuits de soubresauts chaotiques. Envisager une relation basée sur l’intellect, peut-être. Un contrat synallagmatique faisant fi de l’esthétique pour se concentrer sur la pure pensée, le monde des idées. Kant sans le jardin d’Eden, le concept sans le décorum, la pêche Melba sans la pêche, Castor sans Pollux. L’idée flottant dans un ether cérébral désincarné, traversant le styx sans payer son obole à un Charon désœuvré.

Un protocole sanitaire fut envisagé et Aurélien le mit en place promptement. Ce n’est pas tous les jours que l’expérience accumulée avec hargne et sudation contrôlée, 20 ans de gestion de projet dans un environnement hostile, pouvait servir concrètement à la sauvegarde d’une relation à peine naissante. Tenant plus du protocole sanitaire que du protocole d’accès à une ambassade en terrain connu, il faut en convenir, et il était facile d’assumer une telle position, il faut en convenir également. Il est à souligner qu’Aurélien avait les idées larges. La souplesse acquise lors de longs exercices de yoga avait contaminé sa vision intellectuelle étriquée, sa puissance de pensée pouvait avec aisance écraser la compétition, du bonsaï plein de sève à l’orateur élevé en plein air à base de graines bio.

Dorénavant Aurélien avait l’encéphale élastique, à vision élargie, sans œillères, branché sur plusieurs réseaux opérateurs (avec sms illimités), à la tolérance soutenue par l’usage de substances illégales, point fondamental pour épauler une industrie pharmaceutique dans le besoin, trop souvent vilipendée par des folliculaires en mal de copie.  

Mais cela ne se passa pas comme prévu. Bérénice ne l’entendait pas de cette oreille, que cette dernière pende sans grâce jusqu’à l’épaule ne changeait rien à l’affaire. Se mettre dos à dos pour s’affranchir de la vue offensante de Bérénice se résuma à se la mettre à dos tout court. Et, soyons francs, Aurélien n’avait rien de l’athlète dopé aux stéroïdes, plutôt aux noix de cajou, ce qui, en cas de conflit, n’apporte pas une marge de manœuvre délirante ni même substantielle. Ça sent le sapin, comme disent les écureuils des forêts transcontinentales.

Il faut peut-être préciser que Bérénice, souffre-douleur à l’école, pratique les arts martiaux depuis l’âge de 6 mois, s’entraîne aux sports extrêmes depuis l’âge de 2 ans, a reçu les félicitations du jury à la clôture d’un stage de survie de 4 mois en Amazonie dès ses 3 ans.

A sept mois elle s’écharpait avec un bambin de trois mois son aîné et remportait une victoire écrasante, par l’usage de sa couche culotte et d’une strangulation de la jugulaire de toute beauté et d’une efficacité pas moins redoutable. Son œil acéré découperais des plaques de tôles de 4mm si elle s’en donnait la peine, car oui, il faut bien l’admettre, Bérénice, de temps à autres, n’en fout pas une ramée.

Soyons synthétique, et pour le dire en quelques mots, Aurélien ne faisait pas le poids. On peut même se laisser à penser qu’il allait se faire ratiboiser dans les grandes largeurs, longueurs et hauteur, sous les hourras de hooligans en manque de match et que son espérance de vie venait de chuter drastiquement.

L’enterrement eu lieu un vendredi matin à l’aube. Aurélien, ce qu’il en restait, tenait dans une petite boîte rectangulaire ridicule. Bérénice s’était un peu acharnée, l’accumulation de tensions ces derniers mois avait fait céder sa digue émotionnelle et Aurélien en avait fait les frais, toutes taxes incluses, sans remise ni ristourne.

Par un complexe montage financier, Bérénice avait hérité des avoirs d’Aurélien et s’était offert plusieurs séances de chirurgie esthétique. Son aura détonnait devant la tombe misérable qui servait de dernière demeure d’un Aurélien qui n’avait su dépasser l’apparence et connaître vraiment Bérénice. C’est ballot.